Sylvain Lessard ou le rêve d’un autre monde

Par Valentin Favre

Au mois de mars dernier, la galerie Dominique Bouffard présentait l’exposition Utopies et Paradigmes de Sylvain Lessard, un architecte de formation, qui tente à travers ses réalisations, de transporter le spectateur dans un monde achronique, c’est-à-dire hors du temps. Ce dernier est composé de formes et de couleurs, qui sont binômes dans les œuvres de l’artiste. Cependant, ce monde irréel nous renvoie à des références connues, par exemple celles de l’architecture ou encore celles de la musique.

Les couleurs et les formes comme essence de l’utopie

Dans Croque nuage 1, le spectateur est attiré par des formes dominantes et des couleurs saturées. Tout d’abord, les trois longues colonnes verticales se confrontent à l’horizontal de traits situés sur le bas, de sorte que les formes horizontales scient les figures verticales. De plus, ces colonnes sont imprégnées par l’horizontalité des traits verts, et les structures verticales sont influencées par la domination des traits horizontaux. En revanche, ces figures-colonnes sont soudées par deux toits de couleur rouge et bleu et s’opposent symétriquement à l’ensemble des traits répétitifs verts. Le contraste est alors perceptible, grâce aux couleurs utilisées par l’artiste et aux formes qu’il emploie.

Sylvain Lessard, Croque-nuages 1, 2017, Acrylique sur bois, 61 x 51 cm
Vue rapprochée d’une œuvre
Crédits : Guy L’Heureux

Ces contrastes ont un pouvoir pragmatique. Ils guident le spectateur vers un arrière-plan révélant une incertitude de la vision : celle de savoir s’il s’agit d’illusion d’optique ou de réalité. Sur l’arrière plan représenté, nous sommes capable d’y observer une déstructuration complète du “premier plan” . Il est destructif, dans la mesure où les formes, pour la plupart colorées de bleu, ne s’inscrivent pas dans une compréhension verticale ou horizontale de l’espace. Il s’agit de formes multidirectionnelles venant remettre en question l’espace orthogonal du premier plan. C’est alors, grâce à une courte description, que les bases sont définies. La déstructuration, la déformation des formes et de l’espace, ainsi que les contrastes des couleurs sont ainsi les causes d’un désordre du monde réel.

De l’espace aux références architecturales

« La variation des couleurs, même si leur tonalité est la même, créé l’espace. »[i]

Sylvain Lessard, Espace transactionnel, 2017, Acrylique sur bois, 91 x 122 x 8 cm
Vue rapprochée d’une œuvre
Crédits : Guy L’Heureux

Lessard explique que ses œuvres s’inscrivent dans une spatialité, plus précisément, que les couleurs inscrivent l’espace, contrairement aux formes, qui elles, s’émancipent et se libèrent de l’espace. Ce cadre spatial s’inscrit aussi dans un système de déstructuration ; il met en évidence, encore une fois, un monde utopique. Pourtant, l’œuvre possède des références liées à l’architecture, notamment par le fait que l’espace se dessine comme un plan de ville. De la même façon, les formes représentées sont en concordance avec une certaine matérialité. Celle-ci peut être tantôt le fer, tantôt le verre. Les œuvres de l’artiste sont donc liées à des matériaux architecturaux.

Des œuvres imprégnées par la musicalité

La variation des couleurs et le mélange de couleurs primaires se distinguent également dans l’œuvre Photons directionels, cependant, les traits sont plus raffinés, plus discrets, ce qui rend le mélange des couleurs plus délicat. Les couleurs sont rattrapées et dominées par un arrière-plan blanc, venant ainsi éblouir le spectateur dans un dynamisme sonore.

Sylvain Lessard, Photons directionels, 2017, Acrylique sur bois, 46 x 76 cm

Je crois que l’un des premiers artistes ayant su réaliser des œuvres combinant des notions architecturales avec des notions de musicalité est Piet Mondrian. Il migre à New-York dans les années 1930-1940, et s’inspire des rythmes de Broadway et de l’architecture moderniste qui s’y trouvent. Les réalisations de Sylvain Lessard et de Piet Mondrian se font écho et se rejoignent. Effectivement, leurs travaux se lient par le rythme, l’espace et le désordre, ce dernier demeurant toutefois ordonné par une symétrie et une harmonie. Celle-ci est issue d’une répétition délicate des formes.

Je tiens donc à souligner la puissance interprétative des travaux de Sylvain Lessard, car ceux-ci combinent des thèmes, des idées et des liens à faire entre l’utopie et le réel. Enfin, l’exposition est parfaitement scénographiée pour cette balade dans un monde utopique. La scénographie, guidée par l’artiste, vous rendra compte des qualités sublimes des œuvres et de leurs iconologies.

En bannière : (À gauche) Sylvain Lessard, Monument à la troisième Internationale 1, 2017, Acrylique sur bois, 152 x 122 x 8 cm
(À droite) Sylvain Lessard, Monument à la troisième Internationale 2, 2017, Acrylique sur bois,152 x 122 x 8 cm
Vue d’exposition
Crédits : Guy L’Heureux


[i]Phrase prononcée lors d’un entretien informel avec Sylvain Lessard.

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