La Biennale d’Art Contemporain Autochtone (BACA) : Le travail des femmes* autochtones mis en valeur

Par Maude Darsigny-Trépanier

C’est la quatrième fois que la BACA se tient dans la métropole. Cette année, l’évènement s’agrandit et on ne peut que se réjouir de cette nouvelle. Pour sa première édition en 2012, l’artiste anishnabé Nadia Myre, représentée par la galerie Art Mûr située dans Rosemont–La Petite-Patrie, en était la commissaire. A Stake Into the Ground : Baliser le territoire rassemblait 26 artistes autochtones sous le vaste thème de l’attachement au territoire. Cette année, ce sont les co-commissaires, toutes deux de la nation crie, Niki Little et Becca Taylor, toutes deux membres du collectif des commissaires autochtones (CCA), qui ont sélectionné le travail de 41 femmes artistes autochtones. L’exposition Níchiwamiském – Nimidet – Ma soeur – My sister se déploie dans cinq différents lieux, soit chez Art Mûr, à La Guilde, au musée McCord, à Pointe-Claire, à la galerie d’art Stewart Hall et, pour la première fois, au Musée des beaux-arts de Sherbrooke.

Un choix d’œuvres conceptuelles exposées chez Art Mûr

Les trois étages de la galerie de la rue St-Hubert montrent à voir une sélection d’œuvres plus conceptuelles que par les années précédentes. Le duo de commissaires a laissé une grande place à la vidéo (Caroline Monnet, Skeena Reece, Tanya Lukin Linklater, Sandra Monterosso), ainsi qu’aux œuvres sonores (Lindsay Dobbin). Plusieurs œuvres de la sélection offrent à voir des archives tangibles de performances passées (Jeneen Frei Njootli et Tsēmā Igharas, Tamara Lee et Anne Cardinal).

Le travail de la cinéaste Caroline Monnet est mis à l’honneur dans la première salle de la galerie. Le court métrage Créature Dada met en scène six femmes et artistes autochtones, issues de trois différentes générations : la réalisatrice abénaquise Alanis Obamsawin, l’artiste multidisciplinaire anishnabé Nadia Myre, la designer Swaneige Bertrand, la sœur de l’artiste et femme de théâtre Émilie Monnet ainsi que Nakha Bertrand d’origine dene et membre du groupe de tambour Odaya. Attablées devant un festin composé entre autres d’huîtres et de homards, les femmes, fortement maquillées et vêtues d’élégants vêtements, partagent un repas où le champagne coule à flots. L’ambiance volubile et conviviale de cette rencontre est détournée par le montage saccadé et la musique qui nous rappelle les grands classiques des films de l’époque dada. Les gros plans qui s’enchaînent sans cesse créent une distance entre l’atmosphère détendue et le spectateur. L’effet troublant créé en postproduction rappelle un peu au spectateur qu’il ne pourra jamais partager ce moment avec ces femmes, cette distance pourrait ici symboliser un désir d’intimité. Le commissariat d’exposition cherchait justement à mettre en valeur les liens qui se crée entre les femmes : « [p]our nous, le projet de cette exposition a commencé à la table de cuisine, après le repas. Comme nous l’avions déjà fait pendant de nombreuses soirées, nous avons raconté nos expériences à nos sœurs, ces femmes qui sont devenues nos sœurs. »[i]

Créature Dada, Caroline Monnet, 2016
3:20 min, vidéo, stéréo.
(Capture d’écran)

L’œuvre vidéo de Skeena Reece, Touch Me, installé à l’étage de la galerie reprend également cette notion de partage et d’intimité. Présentée plus tôt cet été chez OBORO, Touch Me est une représentation des liens intimes et affectifs entre deux femmes et amies de longue date. On y voit Reece laver sa compagne. Les deux femmes échangent quelques regards, quelques gestes empreints de douceur, sans parler. Seul le bruit de l’eau se fait entendre. La complicité entre les protagonistes est indéniable. L’œuvre photographique de Shelley Niro (mohawk) évoque également le concept de la relation. Plusieurs triptyques sont exposés dans la galerie avec la série This Land Is Mime Land. Ce fameux cliché représentant la mère de l’artiste dans ses vêtements caractéristiques des années 1980 faisant face à la caméra est placé aux côtés d’une représentation de l’artiste déguisée en statue de la liberté. Les clichées de Niro montrent avec humour une représentation authentique, empreinte de candeur des femmes autochtones ce qui permet de déconstruire certains clichés, tout en faisant réfléchir le regardeur sur l’importance de l’attachement au territoire par son titre. En remplaçant le « my land » par « mime land », Niro détourne les codes de la culture occidentale à son avantage en les performant de manière caricaturale.

This Land Is Mime Land (Série), Shelley Niro, 1992
North American Welcome
Impression gel et argentique colorée à la main, épreuve à la gélatine de couleur sépia, épreuve à la gélatine argentique, napperon percé à la main/ Hand-coloured gelatin silver print, sepia toned gelatin silver print, gelatin silver print, hand-drilled mat
56 x 91.5 cm / 22 x 36 in
Courtoisie de Woodland Cultural Centre, Brantford, Ontario

Le travail photographique de l’artiste métis Dayna Danger exprime également, d’une toute autre manière, la représentation des liens entre les femmes. Coordonnatrice du Centre de lutte contre l’oppression des genres, l’artiste bispirituelle expose des portraits et autoportraits qui traitent de l’identité sexuelle et de la pluralité des genres, tout en accordant une importance au désir de montrer la diversité des corps. Danger travaille régulièrement sur la représentation de l’identité autochtone en s’inspirant de l’imaginaire BDSM, ce qui crée des images parfois crues, mais toujours rafraîchissantes et souvent empreintes d’humour comme c’est le cas dans PONYPLAY.

PONYPLAY, Dayna Danger, 2014
Photographie, 112 x 147, courtoisie de Gallery PDA

Mode, design et traditions à la Guilde

La galerie d’art et lieu d’exposition La Guilde, situé sur la rue Sherbrooke Ouest, accueille une partie de la BACA pour la première fois cette année. Cherchant à offrir un lieu de diffusion et de vente pour les artistes inuits, métis et des premières nations, ainsi qu’à créer un lien entre le Nord et la métropole, la Guilde est le lieu tout indiqué pour y exposer une partie de la biennale d’art contemporain, qui se marie avec le choix d’objets de la collection permanente de l’institution. Certains bijoux et poupées trouvent place entre les œuvres contemporaines, ce qui a pour effet de créer un dialogue intergénérationnel et interculturel entre les œuvres. On peut notamment y voir une poupée inuit ancienne aux côtés d’un dépliant confectionné par l’artiste mohawk Skawennati, qui pour sa part crée une poupée autochtone numérique que l’on peut soi-même habiller. Imagining Indians in the 25th Century Website 2000 | Foldout 2018 Inkjet print | Impression jet d’encre fait référence aux poupées de papier parées d’ensembles vestimentaires colorés faits de carton.

Skawennati
Imagining Indians in the 25th Century Website 2000 | Foldout, 2018
Inkjet print | Impression jet d’encre
26 x 224 cm (10 x 88″)
Edition 1 of 2
unframed / non-encadrée
Courtesy Skawennati / ELLEPHANT

Les commissaires ont choisi une sélection d’œuvres qui reflète l’actualisation des traditions, notamment avec les pièces centrales de la série Our Mothers Tongue(s), réalisées par l’artiste et joaillière dene Catherine Blackburn. Sous des caissons de verre transparents sont disposés de tout petits coussins décoratifs minutieusement perlés. Chacun des coussins possède une surface de velours noir, sur laquelle sont perlés des lettres syllabiques ou des motifs floraux. Des photographies de bouches de femmes sont transférées numériquement sur les surfaces des coussins décoratifs. Chacune d’elles montre la langue sur laquelle Blackburn pique une série d’épingles à couture, de manière à former des lettres de l’alphabet dene. La revitalisation et le maintien de la vitalité des langues autochtones s’opèrent ici par l’entremise des femmes. L’œuvre de Blackburn transmet une volonté d’autonomisation et de reconnaissance de l’importance du rôle des femmes dans la transmission des cultures autochtones.

Catherine Blackburn
se, 2017
seed beads, pins, velvet, gel photo transfer, cotton
4.5 x 6.5 x 8 in

Le mandat était de taille, commissionner une biennale qui prend place dans quatre différentes institutions, avec quatre différents angles d’approche, Nikki Little et Becca Taylor ont relevé le défi avec succès et ont fait briller le travail des femmes artistes! Un catalogue d’exposition est également disponible pour consultation dans les institutions, ainsi que pour l’achat.

*Le terme « femmes » est utilisé ici dans le but de faire référence aux personnes s’identifiant comme femmes, aux personnes non-binaires et aux personnes bispirituelles.


[i] Niki Little et Becca Taylor, texte de présentation, 2018.

Biennale d’art Contemporain Autochtone (BACA) – 4e édition: níchiwamiskwém | nimidet | ma soeur | my sister/strong>
Jusqu’au 16 juin
Art Mûr
La Guilde
Musée McCord
Galerie Stewart Hall
Musée des Beaux-Arts de Sherbrooke
Consultez les sites des institutions participantes pour les horaires détaillés

En bannière : Caroline Monnet, Renaissance, 2018
Photographie 102 x 152 cm
Édition de 2


MAUDE DARSIGNY-TRÉPANIER | RESPONSABLE DE LA RÉDACTION WEB ET GESTIONNAIRE DES MÉDIAS SOCIAUX

Maude a obtenu un baccalauréat en histoire de l’art à l’UQAM et y poursuit sa scolarisation au deuxième cycle. Actuellement, elle est en période de rédaction pour son projet de maîtrise qui porte sur la réappropriation comme geste politique dans l’œuvre de Nadia Myre. Maude cultive un grand intérêt pour les pratiques artistiques politiques et engagées. Son coup de cœur pour les pratiques d’artistes autochtones est né à la vue de l’œuvre Fringe de Rebecca Belmore lors d’un cours universitaire. Employée de l’UQAM depuis 2017, elle travaille comme assistante de recherche auprès de Dominic Hardy. Elle est également bénévole depuis 2 ans à la Foire du papier et se joint à l’équipe de la revue Ex_situ à titre de rédactrice web à l’hiver 2017.

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