Danse avec la vie – Regard sur l’exposition de Chlag Amraoui

Par Hanieh Ziaei

Chlag Amraoui invite celles et ceux qui acceptent d’emboiter un pas de deux avec lui …

Que le bal s’ouvre pour donner libre cours à la mémoire volontaire et involontaire vacillant entre fragment et fragmentaire, entre passé et présent. De la fragilité de l’oubli émerge paradoxalement la force du souvenir. Les œuvres, présentées au sein de l’atelier d’art Métèque dans le cadre de l’exposition Danse avec la vie, dialoguent entre elles et deviennent les témoins silencieux de la trajectoire de l’artiste.

Chlag Amraoui, Hommage à la Kâhina, huile sur toile, 155 x 173 cm, 2016. Crédit photo : Adriana Garcia-Cruz

Ainsi, nous voyons défiler les visages impérissables et indélébiles de l’histoire, comme le regard inoubliable des femmes berbères qui se tiennent dans « la montagne fauve » de l’Aurès (situé à l’est de l’Algérie). Un hommage est ainsi rendu à la figure féminine : de la reine berbère, la Kâhina, figure de la résistance par excellence à la musicienne Markunda Aurès en passant par la figure maternelle, à la relation complice entre Chlag et sa mère, et ensuite à son lien indéracinable à sa fille, Daya.

Historiquement, cette résistance berbère face à l’oppression, à la domination et à l’assimilation forcée remonte à la fin du VIIe siècle lors des conquêtes de l’Afrique du Nord. L’artiste, nous plonge malgré lui à revisiter un passé lointain mais si présent dans sa préservation de la culture d’origine. Il parvient dès lors comme un alchimiste à faire du souvenir un art. En plaçant l’humain au centre de sa réflexion, il prône la désobéissance aux dictats du temps, appelle au soulèvement face aux pensées égarées pour finalement parvenir à semer les germes de la « révolution copernicienne » de la mémoire.

Chlag Amraoui, La danse de Tifinagh, huile sur toile, 155 x 173 cm, 2016.Crédit photo : Adriana Garcia-Cruz

L’artiste-peintre utilise rarement le pinceau (sauf pour signer ses toiles) et crée avec ses propres outils (doigts, dents, souffle, ustensiles de cuisine, brosse à cheveux, verre cassé, etc.), tout objet de la vie quotidienne devient un potentiel instrument de création. Ce recours à ces objets divers traduit indirectement une révolte face à la technique et suppose aussi une résistance face au conformisme et aux conventions établies. Quant à la matière déployée pour la présente série, le peintre passe de l’huile à l’acrylique. Rien n’est laissé au hasard, un parfait équilibre s’installe entre les traces entremêlées.

La danse des étoiles, huile sur toile, 175 x 150 cm, 2017.Crédit photo : Adriana Garcia-Cruz

Chlag Amraoui dépeint les visages oubliés et peint la délivrance qui rend la vie légère. Il facilite l’expression figurative de l’âme et donne libre cours au mouvement interdit du corps.

Au fil de cette danse, un temps d’arrêt s’impose afin de questionner les signes et les symboles et sentir ainsi la charge émotive qui se dégage de chaque fresque. Les couleurs entrelacées ne s’exhibent pas, elles valsent entre l’allégresse et le tourment. La respiration entre deux pas permet alors la distinction des silhouettes singulières qui se détachent de la foule solitaire. Solitaire, oui, mais furtive, qui danse elle aussi dans la brume de l’ivresse collective. Il est certes permis de trébucher tantôt sur l’inconnu tantôt sur le familier, la vie devient cette danse en deux temps, traversée par des affres d’une souffrance dissimulée que la quintessence esthétique nous mène à oublier. C’est à partir de cette trajectoire d’une vie en exil, parfois douloureuse, que Chlag Amraoui n’a cessé de se faire et se défaire dans le but de parvenir au monde pourvu d’une quiétude retrouvée, sans jamais éteindre le feu ancestral qui anime les veines de sa peinture. Un proverbe berbère le souligne « les dents ont beau rire, le cœur sait la blessure qu’il porte ». En effet, en cette terre d’exil, on emporte comme unique bagage, les stigmates du passé.

Atelier d’art Métèque
*Prolongée jusqu’au 21 juillet 2018
5442, Chemin de la Côte-Saint-Luc, Montréal
Métro Villa-Maria
Mercredi, vendredi et dimanche de 12h à 17h
Jeudi de 12h à 19h

En bannière : Chlag Amraoui, Regard, huile sur toile, 155x 173 cm, 2016. Crédit photo : Adriana Garcia-Cruz

 

HANIEH ZIAEI | RÉDACTRICE WEB

Dans le cadre de ses recherches en sociologie de l’art et de la culture, Hanieh Ziaei travaille sur le croisement et l’articulation entre l’art, la culture et la société avec un intérêt particulier porté à la question de la censure en arts, de la résistance créative des artistes et de l’expression artistique des artistes en exil. Elle s’intéresse au contre-pouvoir des artistes et aux dimensions politiques et sociales de l’art contemporain. De par sa triple culture aux carrefours de Montréal, Bruxelles et Téhéran, elle s’est engagée à rendre davantage visible les artistes dits de la diversité culturelle – avec une spécialisation sur la pratique des artistes iraniens. Elle est également chercheure en résidence à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (OMAN) de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQÀM et membre du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) à Paris et du Centre d’Études de la Coopération Internationale et du Développement (CECID) de l’ULB à Bruxelles.

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