Tionnhekwen : dialogue entre Autochtones et Allochtones

Par Hanieh Ziaei

L’atelier d’art Métèque présente, jusqu’au 14 octobre 2018, l’exposition collective Tionnhekwen – Graines de vie, qui rassemble plus d’une trentaine d’artistes autochtones et non-autochtones issus de pratiques artistiques confondues. L’objectif est ainsi de créer un espace de dialogue entre les récits, histoires et héritages ancestraux reliés non seulement aux questions de l’exploitation coloniale, la spoliation de la nature, le pillage culturel, la mutilation sociale, la dépossession collective, la déforestation sauvage, l’intoxication de l’eau, la pollution de l’air et la défiguration de la terre, mais aussi de revenir à la pensée mythologique et animiste présente dans l’éthique et l’esthétique autochtones, nous invitant à reconnecter et à nous réconcilier avec la nature, ainsi que de renouer avec notre relation millénaire avec la Terre, source de vie. Tionnhekwen – Graines de vie nous rappelle notre existence organique, mais aussi plus précisément le fait que nous sommes la somme de graines et de semences, tout en nous offrant l’occasion de repenser simultanément notre rapport à la terre et à l’altérité. Cette invitation, à la fois individuelle et collective des lois de la nature, nous interpelle sur une question fondamentale : comment pouvons-nous continuer à nourrir nos corps et nos esprits de cette terre ancestrale sans ensuite la resemencer à notre tour?

Michael Clague
Primordial Stew, 2018
Huile sur toile
Photo par Agata Kozanecka

Les artistes tels que Nico Williams, Martin Akwiranoron Loft, Linocut, Martine Ashby, Jules Beaulieu, César Carrasco Caviedes, Michael Clague, Rita Cuffaro, Joe Donahue, Isanielle, Anna Evangelista, Glenn Gear, Samuel Guertin, Isabelle Godbout Picard, Maria Grajales, Kevin Jenne,Azalia Kaviani, Sam Kerson et Katah, Kenneth L. Wallace, Belinda Lye, Scott MacLeod, Brian Mazoff, Aleksandra Panic, Vintage Mekare, Daybi Pranteau, Sylvain Rivard, Elizabeth J Sacca, Barbara Sala, Susan Shulman, Nuanlaor Vanderhoven, David White Deer Charrette, Jimmy Tim Whiskeychan, Pedro Ulli Calquín et le groupe de jeunes chiliens, Alma Universal nous interpellent face à l’oubli, l’effacement et l’amnésie collectives.

Carolina Echeverria et Agata Kozanecka, à l’initiative de cette exposition collective, n’ont jamais cessé de travailler sur la construction d’un dialogue circulaire entre traditions ancestrales, mémoire individuelle/collective et créativité culturelle, et ce sans vouloir donner une définition unique et unilatérale à l’identité, mais en offrant, par le biais de la création artistique, une autodéfinition à nouveau imaginable, envisageable et réalisable.

Le Manifeste du Nouveau cercle rédigé par Hanieh Ziaei est d’ailleurs inspiré des œuvres des artistes exposés, ainsi que de la trajectoire personnelle et professionnelle de l’artiste Carolina Echeverria – avec pour objectif de souligner que malgré les différences socio-historiques, une réciprocité spirituelle et culturelle est en pleine fermentation entre les autochtones et les non-autochtones.

Nico Williams avec Kent Monkman
The Rug, 2018
Bois, perles, métal, vinyle, velours, peau de chevreuil
Photo par Agata Kozanecka

L’exposition Graines de vie contribue à cette rencontre et le dialogue en devenir entre les Derniers Peuples (peuples migrants et exilés, filles et fils d’immigrés, nouveaux arrivants) et les Premiers Peuples. Êtres à la fois similaires et lointains, possédant des histoires différentes, finissent par partager plusieurs socles communs : de l’oppression d’hier aux stéréotypes sociaux d’aujourd’hui, souffrant à la fois de visions édulcorées, homogénéisantes, simplistes, parfois racistes et souvent réductrices, ainsi que d’une classification et d’une catégorisation sous des étiquettes déterministes, dont la désignation a systématiquement été imposée sans aucun consentement.

Les artistes exposés prouvent que malgré la sédentarisation de leur habitat, elles/ils fonctionnent encore, consciemment et inconsciemment, sur le mode de l’esprit nomade, en s’érigeant contre l’immobilisme de la pensée en mouvement.

Pedro Ulli Calquin, Twin Peaks 2016,
huile sur toile
Photo par Agata Kozanecka

Le Manifeste souligne et signe : « les Derniers Peuples ne cherchent pas à s’auto-autochtoniser » mais souhaitent s’inscrire non seulement dans la spiritualité et l’esprit protecteur des aînés qui portent un savoir inestimable et immesurable, mais aussi parce que s’opère une prise de conscience, et que les révoltes, les colères, les cris, les indignations se rejoignent pleinement.

Les artistes autochtones et non-autochtones s’inscrivent dans une volonté commune de sortir d’un système vertical, hiérarchique et pyramidal et ne veulent pas devenir les complices des maîtres et possesseurs de la nature, ni les esclaves d’un système de compétition et d’accumulation mécanique et machinale.

Tionnhekwen – Graines de vie invite, au-delà de cette exposition, le public à poursuivre la réflexion en plantant davantage de graines, sans jamais cesser de cultiver les semences d’une vision du monde colorées, diversifiées, plurielles et cosmopolites.

Tionnhekwen – Graines de vie
Du 30 septembre au 14 octobre
Ateler d’art Métèque
5442 Chemin Côte Saint-Luc, Montréal
Mardi au dimanche: 12h à 17h

En bannière : Barbara Sala
Crédits : Agata Kozanecka

 

HANIEH ZIAEI | RÉDACTRICE WEB

Dans le cadre de ses recherches en sociologie de l’art et de la culture, Hanieh Ziaei travaille sur le croisement et l’articulation entre l’art, la culture et la société avec un intérêt particulier porté à la question de la censure en arts, de la résistance créative des artistes et de l’expression artistique des artistes en exil. Elle s’intéresse au contre-pouvoir des artistes et aux dimensions politiques et sociales de l’art contemporain. De par sa triple culture aux carrefours de Montréal, Bruxelles et Téhéran, elle s’est engagée à rendre davantage visible les artistes dits de la diversité culturelle – avec une spécialisation sur la pratique des artistes iraniens. Elle est également chercheure en résidence à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (OMAN) de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQÀM et membre du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) à Paris et du Centre d’Études de la Coopération Internationale et du Développement (CECID) de l’ULB à Bruxelles.

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