Artistes, bricoleurs et ingénieurs : une analyse des expositions de Mary Anne Barkhouse et Arctic Perspective Initiative présentées conjointement à la Galerie d’art Foreman

Par Noémie Fortin

À l’automne 2018, la Galerie d’art Foreman de l’Université Bishop’s présente l’exposition Le rêve aux loups de l’artiste Mary Anne Barkhouse. À ses côtés, une sélection d’œuvres vidéo du collectif Arctic Perspective Initiative (API) est présentée dans l’espace Videotank, un espace de projection enclavé dans la galerie. Cette juxtaposition du travail d’une artiste canadienne – membre de la bande Nimpkish et de la Première Nation Kwakiutl – avec celui d’un collectif transnational qui allie art, science et culture fait état de registres de création distincts en abordant des questions analogues de différentes façons. Au cœur des pratiques artistiques ainsi confrontées se trouve un intérêt marqué pour des enjeux territoriaux, incluant des questions de souveraineté et d’émancipation. À la façon d’une ingénieure, Barkhouse conceptualise son travail en amont de la création, avant même d’entrer en contact avec la matière qu’elle maîtrise subséquemment au moyen de techniques artisanales. D’un autre côté, le travail des artistes et autres acteurs du collectif API débute, directement sur le terrain où ils utilisent des matériaux de haute technologie, combinés à ce qui se trouve à portée de main, pour bricoler des technologies open source en collaboration avec les communautés qui habitent la région circumpolaire. Les deux pratiques se différencient à la façon des figures décrites par Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage : « […] [l’ingénieur] et le bricoleur [se distinguent] par les fonctions inverses que, dans l’ordre instrumental et final, ils assignent à l’événement et à la structure, l’un faisant des événements (changer le monde) au moyen de structures, l’autre des structures au moyen d’événements […]. »[i]

Enjeux territoriaux : relations à la nature, souveraineté et émancipation

Mary Anne Barkhouse s’intéresse à la coexistence des différentes espèces animales habitant la forêt boréale, ainsi qu’à l’impact de la colonisation du territoire et de l’activité humaine sur les écosystèmes. Par l’entremise d’installations sculpturales où des lièvres, des coyotes et des oiseaux de proie trônent au milieu de fastueux intérieurs Louis XIV – affublés d’une galerie de portraits représentant les loups comme les chefs de la maison – l’artiste met en scène un exemple de cohabitation harmonieuse idéale en accord avec une vision kwakiutl du monde. Les animaux s’immiscent dans la galerie, ils animent le décor et poussent le visiteur à se questionner sur l’Histoire coloniale du Canada : à qui appartiennent ces terres, et de ce fait, qui sont les véritables intrus?

« Selon [Barkhouse], les colons ont autant d’idées fausses sur les peuples autochtones que sur les loups. D’une part, ces peuples, qui entretiennent un lien direct avec la terre, ont été perçus comme éclairés et mystiques : le bon sauvage. D’autre part, ils étaient considérés comme un fléau à confiner, à éradiquer ou à repousser jusqu’aux régions les plus inhospitalières du pays. »[ii]

Vue de l’exposition
Crédit photo: François Lafrance

Ces régions inhospitalières du Canada et des autres pays qui forment le nord circumpolaire sont les terrains de jeux du collectif API. À la lumière des effets des changements climatiques, les ressources naturelles des régions polaires sont de plus en plus convoitées dans une perspective d’exploitation économique. Face à cette réalité contemporaine, API collabore avec des acteurs locaux pour l’implantation de projets où se côtoient peuples autochtones, artistes, chasseurs, scientifiques, professionnels des médias tactiques et ingénieurs de l’Arctique. En plus de brouiller les frontières des pays visités pour plutôt se concentrer sur la vaste région du cercle polaire, API fait la promotion de l’interdisciplinarité dans la coopération pour l’atteinte d’un but commun. Ils tentent de travailler avec, d’apprendre de, et de contribuer à l’autonomisation des peuples du Nord et de l’Arctique par l’entremise de technologies open source et d’atelier de formation. De cette façon, les cultures de l’art et de la science sont mises en relation et portent toutes deux en leur centre des principes de « curiosité, de créativité, de désir de comprendre et de représenter l’inconnu, ainsi que l’ingéniosité de l’esprit humain qui se situe dans le fragile équilibre entre l’homme, la nature et la technologie »[iii].

Vue de l’exposition
Crédit photo: François Lafrance

L’ingénieure des métiers d’art

Avec une formation en beaux-arts effectuée au Ontario College of Art, Mary Anne Barkhouse maîtrise les matériaux utilisés dans des techniques traditionnellement rattachées aux métiers d’art – tels que : la porcelaine, le verre moulé, le bronze et le velours – auxquelles s’ajoutent un corpus d’œuvres photographiques. Par son habileté à façonner la matière pour y imprégner ses idées, Barkhouse se positionne en tant qu’artiste apparentée à la figure de l’ingénieur telle que décrite par Claude Lévi-Strauss : « On pourrait être tenté de dire qu’il interroge l’univers, tandis que le bricoleur s’adresse à une collection de résidus d’ouvrages humains […] »[iv]. L’ingénieur s’intéresse au devenir et à la finalité d’un projet préétabli, subordonnant la matière soumise à différentes techniques de façonnage en vue du succès de la matérialisation de son idée originale. C’est rationnellement qu’il combine des moyens en vue de la réalisation d’un projet identifié, utilisant des matériaux spécifiquement pour leurs fonctions premières. Avec une main de maître faisant usage de techniques artisanales, elle crée des œuvres matérielles qui rendent compte de concepts réfléchis. Réalisées avec un souci du détail remarquable, ces œuvres sont par la suite mises en scène dans la galerie : les animaux de verre, de bronze et de porcelaine animent les décors luxueux fait de bois, de velours et de dorures pour témoigner d’une vision du monde située entre nature sauvage et environnement façonné par l’humain.

Vue de l’exposition
Crédit photo: François Lafrance

Les bricoleurs de technologies open source

Fondé par les artistes Matthew Bidderman et Marko Peljhan, le collectif API fonctionne plutôt à la façon d’un bricoleur en réorganisant des matériaux trouvés, ou en conférant une nouvelle utilisation à différents objets, pour en arriver à une fin indéterminée. Encore selon Lévi-Strauss : « […] le bricoleur est celui qui œuvre de ses mains en utilisant des moyens détournés […] apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet. »[v]. Cette démarche exploratoire est fondée sur une pratique à visée instrumentale, où l’appropriation de la matière dicte la finalité des objets créés. En combinant des connaissances diversifiées appartenant aux mondes de l’art, de la science, et des savoirs traditionnels autochtones, API fabrique des objets hybrides qui servent à de nombreuses fonctions tels que IRUQSIVIK, un système hydroponique pour cultiver des légumes dans un climat arctique; ou encore KALLITAQ, une unité mobile et modulaire servant de milieu de vie et de recherche. Ce sont généralement les traces de la création de ces objets ainsi que de leurs utilisations, présentées dans le cadre d’expositions ou de publications, qui attirent l’attention sur l’importance culturelle et environnementale globale de la région arctique. Une carte des régions circumpolaires accueille les visiteurs dans l’espace Videotank de la Galerie d’art Foreman, où des vidéos qui témoignent de cette pratique et de différentes créations sont projetées en boucle.

L’artiste, entre le bricoleur et l’ingénieur

L’analyse des pratiques artistiques de Mary Anne Barkhouse et du collectif API, à la lumière des figures de l’ingénieur et du bricoleur de Claude Lévi-Strauss, permet de mettre en relief leurs modes de fonctionnement respectifs. Effectivement, le travail de Barkhouse apparaît réfléchi et dicté par un projet décidé à l’avance, alors que celui des membres d’API répond davantage à une situation contingente lorsqu’ils négocient un processus créatif essentiellement exploratoire. Les deux pratiques artistiques présentées dans la Galerie d’art Foreman adoptent des méthodologies que l’on pourrait croire diamétralement opposées. Elles confrontent le travail solitaire de matérialisation d’un discours à travers la maîtrise de la matière dans la création d’objets porteurs d’idées, à une exploration matérielle dans une approche collaborative pour générer une utilisation pratique et une vision collective via les œuvres créées. Néanmoins, ces figures de l’ingénieur et du bricoleur sont beaucoup plus perméables qu’il n’y paraît : même si les démarches de Barkhouse et d’API semblent les caser d’emblée dans l’un des deux rôles, la présentation de leur travail dans l’espace d’exposition suggère le contraire. En effet, la matérialité des œuvres de Barkhouse – produites aux moyens de techniques artisanales – se rapproche des pratiques propres au bricoleur, alors que les œuvres digitales rapportant les explorations technologiques d’API les positionnent davantage dans la discipline de l’ingénierie. Loin d’être mutuellement exclusives, ces deux figures répondent plutôt à une logique d’hybridation et d’interconnectivité, principalement lorsqu’appliquées à des pratiques artistiques. C’est ce que Lévi-Strauss suggère lorsqu’il applique sa théorie au rôle de l’artiste : « L’art s’insère à mi-chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique ; car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux il confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance. »[vi]. Au-delà des distinctions disciplinaires – entre bricoleur et ingénieur, artiste et artisan, ou encore artiste et scientifique – c’est le désir d’avoir un effet direct sur le monde qui les entoure en influençant positivement les politiques de gestion du territoire et les rapports avec la nature qui anime chacune des deux pratiques, aussi différentes soient-elles.


[i]Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Éditions Presses Pocket, 1962, p.34.
[ii]Jennifer Rudder, Le rêve aux loups [catalogue de l’exposition éponyme présentée à la Galerie d’art Foreman], 2018, p.7.
[iii]Arctic Perspective Initiative, dans la catégorie About sur le site web de l’organisation, [traduction libre], (http://arcticperspective.org/about/about).
«Both cultures, that of art as we describe it and that of science and engineering, value human curiosity, creativity, the desire to understand and represent the unknown, and the ingenuity of the human spirit which situates itself within the fragile balance between man, nature and technology.»
[iv]Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Éditions Presses Pocket, 1962, p.30.
[v]Ibid., p.27-28.
[vi]Ibid., p.34.

Le rêve aux loups – Mary Anne Barkhouse (commissaire : Jennifer Rudder)
Arctic Perspective Initiative (commissaire : Gentiane Bélanger)

Jusqu’au 15 décembre 2018
Galerie d’art Foreman de l’Université Bishop’s
2600, rue College
Sherbrooke (Québec)
Mardi au samedi de 12 h à 17 h

NOÉMIE FORTIN | COLLABORATRICE SPÉCIALE

Détentrice d’un baccalauréat en beaux-arts et en histoire de l’art de l’Université Bishop’s (2016), Noémie Fortin poursuit actuellement ses études au programme de maîtrise en histoire de l’art de l’Université Concordia. Elle s’intéresse aux relations entre art, territoire et communauté, notamment à travers l’art communautaire, les pratiques collaboratives et l’art environnemental.

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