Actualiser l’archive et transgresser le temps

Par Galadriel Avon

Créer à rebours vers l’exposition : le cas de la seconde exposition automatiste

Avide de réfléchir aux pratiques de l’image et d’ouvrir un dialogue critique sur celles-ci, le Centre Vox présente cet été, en continuité avec sa programmation habituelle de projets expérimentaux, la toute nouvelle issue du cycle de recherche Créer à rebours vers l’exposition. Cette entreprise thématique, déclinée en plusieurs interventions depuis 2016, vise à revisiter et réactiver des expositions ayant forgé le paysage culturel et artistique québécois des dernières décennies. Des expositions telles qu’Aurora Borealis, Chambres avec vues et Périphéries ont notamment été interrogées par des artistes précédemment invités par Vox à investiguer l’histoire. Or, à l’été 2019, c’est la seconde exposition des Automatistes de 1947 qui occupe Klaus Scherübel, alors qu’il propose une intervention sous forme de period room, réfléchissant en commun avec sept autres occurrences artistiques présentées dans le cadre du projet Period Rooms, commissarié par Marie J. Jean.

Le choix de cet artiste n’est pas anodin : Scherübel s’intéresse particulièrement aux dessous des productions culturelles et artistiques. Ainsi entreprend-il souvent d’étudier, voire d’infiltrer, les rôles des acteurs-clés des milieux de l’édition et de la diffusion, jouant notamment avec les codes de l’institution muséale et conviant le spectateur à examiner les structures du système de l’art, des conditions de production aux mécanismes de réception intégrés par le public.[i] Tantôt éditeur, directeur ou metteur en scène, il chausse chez Vox les souliers du commissaire avec la même perspective critique. Il présente ainsi, à travers une démarche rigoureusement conceptuelle, toute l’ampleur d’un seul geste artistique, qui relève sans ambiguïté de l’intervention curatoriale.

Situé au 4e étage de l’établissement culturel Le 2-22, le Centre Vox est accessible par ascenseur, lui qui, dès qu’il ouvre ses portes, laisse les visiteurs devant l’œuvre de Scherübel qui demande à être longuement contemplée. Cette dernière, une mise en scène placée sous vitrine, semble être un avant-goût de ce que l’on s’apprête à voir, à la manière des catalogues d’exposition qui fournissent des aperçus, des vues partielles. Si l’on s’y arrête rapidement d’abord, c’est en se heurtant à une porte barrée, tentés de voir s’il y avait plus à découvrir derrière la vitre, que l’on est amenés à rebrousser chemin et à prendre conscience de la largeur de la réflexion suscitée.

Essentiellement, Scherübel parle de la mythique seconde exposition des Automatistes par l’entremise de la reconstitution d’une photographie d’époque. Prise par Maurice Perron, lui-même issu du groupe d’artistes, cette archive fait désormais vivre cet évènement dans la mémoire collective du Québec par le truchement des livres d’histoire et des catalogues. Si cette photographie de 1947 est omniprésente dans la littérature, c’est qu’elle sert à rappeler à la fois la proposition artistique considérablement avancée de ces jeunes artistes automatistes, mais aussi leur apport extraordinaire à l’entrée dans la modernité de la société québécoise. Ancrée dans le récit collectif, la pertinence de cette photographie documentaire n’est donc plus à prouver. Or, Scherübel s’exerce ici à réfléchir au rapport que l’on entretient avec ces archives : leur orientation modèle irrémédiablement notre perception des œuvres et de l’histoire. Elles deviennent parfois l’ultime source par laquelle existent ces épisodes historiques tels que la seconde exposition des Automatistes, et contribuent nettement à la conception que l’on s’en fait. Dotés d’une subjectivité manifeste se rapportant à leur auteur, ces documents donnent alors un rôle de premier plan à ces commentateurs et photographes dans la construction du récit qui s’y rapporte.

Klaus Scherübel, Sans titre (VOL. 26), 2019. Avec l’aimable permission de l’artiste.

L’artiste invité par Vox cherche ainsi à faire basculer ce qui se trouvait dans « l’espace du livre » [ii] pour l’amener à exister au sein d’une galerie d’art contemporain. Visant à réactiver le passé dans le présent, il reconstitue en trois dimensions ce cliché, ce qui lui permet de montrer les choix de mise en scène qui ont été faits à l’époque de la photographie de cette exposition. La reconstitution à l’identique, en vitrine, qu’en fait Scherübel lui permet de décortiquer les choix d’éclairage, la disposition d’éléments, le cadrage et la composition de cette documentation photographique, interrogeant ainsi la construction de cette image-archive et sa subjectivité. Toiles de jute tapissant les murs, accrochage aléatoire des tableaux en grille; c’est l’esprit entier de 1947 que l’artiste s’exerce à faire renaître plus de soixante-dix ans plus tard.

De cette sorte, l’archive de Perron se trouve à être l’outil par lequel Scherübel met en œuvre son intervention artistique, ce qui lui permet de lier le contenu et la forme de son œuvre-exposition. Effectivement, la distance évidente entre l’appartement initial de l’exposition – chez les Gauvreau – et le lieu muséal dans lequel Scherübel s’invite engendre une réflexion sur la scénographie et la théâtralité des expositions, relevant toutes deux d’une pluralité de choix commissariaux. Non sans un certain regard critique, Scherübel pointe les expériences que ces décisions suggèrent et commandent au spectateur. Partiales, ces dernières dirigent irrémédiablement la construction, par le public, d’un discours autour de ce qui lui est offert en ces lieux muséaux. Par conséquent, cet écart qui lie symboliquement les deux espaces amorce un questionnement sur la représentation et la reproduction des circonstances de l’exposition, matérialisant l’angle par lequel Perron a choisi d’immortaliser et d’exhiber l’évènement.

En définitive, la nouvelle matérialité de la photographie de Perron, déployée dans l’espace d’exposition, octroie au spectateur un rapport renouvelé à l’évènement, faisant cohabiter la temporalité de l’archive avec celle du public. La reproduction à l’identique contribue à faire réapparaître l’histoire, tout autant qu’elle la confine à être un simple décor, une construction factice d’un désormais non-lieu. Du reste, la vitrine ajoute une autre couche de sens à l’œuvre, alors qu’elle hisse de nouveau au rang de représentation distante le fragment archivistique de la seconde exposition des Automatistes. Effectivement, c’est cette porte barrée rencontrée plus tôt qui résigne le spectateur à revenir sur ses pas. L’intervention se trouve bel et bien dans cet espace inaccessible qui, sous vitre, propose finalement un détail de cette exposition marquante, sorte de vue partielle qui incarne parfaitement l’interprétation du photographe Perron.

Aussi présentée au Centre Vox, la seconde exposition des Automatistes cohabite avec une autre occurrence de la même démarche. Par les mêmes moyens, l’artiste-commissaire Klaus Scherübel donne à voir une nouvelle mise en scène, cette fois de l’exposition de Mousseau et Riopelle chez Muriel Guilbault, datant de 1947. Le deuxième cas de figure de cette recherche conceptuelle était présenté du 12 juin au 13 juillet derniers. Encore documentée par Perron, cette reprise d’une seconde archive permet à l’artiste de sonder le récit collectif et ses modes de construction, scellant sa réflexion si brillamment menée au départ.

Klaus Scherübel, Sans titre (Exposition Mousseau-Riopelle chez Muriel Guilbault, 1947), 2019. Vue de l’exposition Créer à rebours vers l’exposition : le cas des expositions automatistes, VOX, du 12 juin au 13 juillet 2019. Avec l’aimable permission de Line-Sylvie Perron et du Musée national des beaux-arts du Québec.

Scherübel pénètre donc dans le domaine de l’archive pour réfléchir à sa valeur dans l’histoire de l’art. L’arrêt sur image, que l’artiste fait naître, acquiert son potentiel dès lors qu’il siège dans le même espace que celui du spectateur, l’ancrant dans une dimension spatiotemporelle distincte et redéfinissant son rapport à la notion même d’archive. Par un tour de force, l’artiste derrière ces deux explorations convie le public à questionner ses modes d’appréhension de l’histoire. Il provoque un basculement de l’image-archive qui donne à voir les choix de représentation qui lui sont inhérents. Brûlant d’actualité, c’est finalement tout un regard sur le commissariat d’exposition de même que sur la littérature documentaire que porte Scherübel. Le spectateur mis en contact avec son intervention curatoriale prend conscience ou renouvelle, au moyen d’expériences inédites, son rapport avec la méta-œuvre subjective qui émerge bien souvent de ces choix de représentation. Si on y décèle presque, en dernière instance, un rappel des réflexions mises de l’avant par le mouvement de la critique institutionnelle paru dans les années 70, l’occurrence de Créer à rebours vers l’exposition permet donc bel et bien d’ouvrir l’œil tant sur le passé que sur le présent.

En bannière : Klaus Scherübel, Sans titre, (Seconde exposition des automatistes, au 75 rue Sherbrooke Ouest, chez les Gauvreau, 1947), 2019. Vue de l’exposition Créer à rebours vers l’exposition : le cas des expositions automatistes, VOX, du 15 mai au 13 juillet 2019.
Crédit : Michel Brunelle.


[i]VOX, Centre de l’image contemporaine. Artistes et chercheurs, « Klaus Scherübel – Biographie », [en ligne],
[http://centrevox.ca/artiste/klaus-scherubel/], (14 juillet 2019).
[ii]Marie J. Jean. VOX, Centre de l’image contemporaine. Expositions, « Créer à rebours vers l’exposition : le cas de la seconde exposition des automatistes », [en ligne], [http://centrevox.ca/artiste/klaus-scherubel/], (17 juillet 2019).

 

Galadriel Avon

GALADRIEL AVON | RÉDACTRICE WEB

Étudiante au baccalauréat en sciences politiques et philosophie à l’Université de Montréal de même qu’à la mineure en histoire de l’art à l’UQÀM, Galadriel a également, auparavant, complété son parcours collégial en arts visuels et médiatiques. Son intérêt pour la théorisation et pour la pratique de l’art lui permet de jeter un regard particulier sur les pratiques artistiques contemporaines, s’arrêtant souvent sur les manifestations artistiques autochtones ainsi que celles s’intéressant aux soulèvements populaires et à la temporalité. Par le biais de thèmes tels que l’historicité, l’identité collective et la trame narrative que se construisent des nations, elle interroge alors les rapports entre passé et présent qui définissent bien souvent les luttes sociales et les mobilisations collectives, et questionne la manière dont l’art peut devenir un moteur et un vecteur de changement.

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