Janet Werner et la construction de l’image

Par Marie-Hélène Durocher

L’exposition Janet Werner produite par le Musée d’art contemporain de Montréal, commissariée par François LeTourneux et présentée du 31 octobre 2019 au 5 janvier 2020, est consacrée au travail récent de Werner. Si l’artiste s’interroge toujours sur le genre et ses représentations, on découvre, dans son travail de la dernière décennie, un nouvel intérêt. On retrouve toujours dans les œuvres présentées au MAC ses sujets féminins transformés, assemblés, qui relèvent de l’humour, mais qui soulignent aussi l’absurdité des stéréotypes auxquels nous sommes confronté.e.s quotidiennement. Toutefois, l’artiste explore de nouvelles avenues en approfondissant la construction de la matière picturale et ses procédés.

Rappelant le l’exercice du cadavre exquis, Werner crée, par un assemblage de fragments, des formes humanoïdes parfois grotesques, parfois carnavalesques, mais qui attisent toujours la curiosité. Chez les surréalistes, le cadavre exquis, qui est le résultat d’une collaboration d’artistes qui travaillent à l’aveugle, laisse place au hasard et aux jeux de l’inconscient. Chez Werner, la figure créée est plutôt le fruit d’une manipulation réfléchie qui se joue d’une réalité qui s’est taillé une place dans l’inconscient collectif.

La construction d’une image du féminin

Janet Werner, Performer, 2014, Huile sur toile, 78,7 x 60,9 cm. Crédit photo : Parisian Laundry.

La représentation de sujets féminins comporte, chez Werner, une dimension résolument politique. L’artiste crée ses sujets à partir d’un collage de différentes images médiatiques. Toutefois, plutôt que de recréer des modèles féminins idéalisés selon des canons de beauté normatifs, à la manière des images qui les construisent, les figures malmenées de Werner invitent à interroger la norme et reflètent des états intérieurs. Se faisant, elles s’adressent à l’affect du public. Ces figures, qui se jouent des proportions et qui se rapprochent parfois du grotesque, évoquent l’absurdité de la construction d’une image de l’identité féminine stéréotypée, en nous en montrant la démesure. Tout en révélant les mécanismes de l’image publicitaire, les œuvres de Werner renvoient à la construction performative du genre [i]. Sommes-nous à l’image des créatures de Werner, construites à partir de fantasmes, d’un assemblage de modèles inatteignables ? Par la confrontation que l’artiste crée entre la figure représentée sur un fond neutre, sur laquelle on pourrait projeter toutes sortes de récits – voire le nôtre [ii] –, et la personne qui soutient son regard – le public –, on devine que Werner ne représente pas que la performativité de son sujet peint. Il s’agit de bien plus qu’un portrait d’une personne : c’est un portrait de société.

La construction de l’œuvre picturale

Janet Werner, Table with Picasso, 2018, Huile sur toile, 78,7 x 60,9 cm. Crédit photo : Parisian Laundry.

François LeTourneux, dans une collaboration avec Janet Werner, met à l’avant-plan de l’exposition les nouvelles explorations de celle-ci. La pratique picturale elle-même est devenue le sujet des tableaux de l’artiste. La manière de représenter les motifs témoigne de cette nouvelle considération. Les compositions parfois fragmentées — qui rappellent les images de magazines que l’artiste découpe et plie, et qui alimentent ses créations — témoignent du processus artistique propre à l’artiste. Comme rapporté par l’artiste elle-même lors d’une entrevue [iii], les contours des images ayant permis de construire les figures étaient le plus souvent effacés, de façon à dissimuler le processus de collage et à présenter une certaine uniformité dans celles-ci Toutefois, dans plusieurs œuvres récentes, l’artiste laisse paraître les frontières des différentes images, soulignant donc le procédé artistique duquel elle s’inspire. Dans cette même entrevue, l’artiste établit le lien entre les éléments rappelant l’idée de spectacle, qu’elle glisse dans certains tableaux, et celle de l’atelier, qui serait un lieu de prestation. Les sujets mêmes des œuvres témoignent des nouvelles explorations de Werner ; des scènes de travail en atelier et des tables sur lesquelles s’entassent diverses pages de magazine en sont des exemples évidents.

Entre réalités et incongruités

Vues de salle de l’exposition Janet Werner présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 31 octobre 2019 au 5 janvier 2020. Crédit photo : Richard-Max Tremblay.

Si on retrouve ces considérations — la construction du genre et la construction de l’œuvre — dans toute l’exposition, il semble que l’accrochage particulier de deux tableaux soit révélateur de la présence de celles-ci dans le travail récent de Janet Werner. Les œuvres Table with Picasso, réalisée en 2018, et Performer, réalisée en 2014, sont accrochées côte à côte, à la manière d’un diptyque. Le mur blanc de la salle crée, entre celles-ci, une large bande blanche qui les distingue, de manière à conserver l’autonomie de chacune des œuvres. Plus encore que leur simple proximité physique, les deux tableaux de même format se répondent par leur palette chromatique ainsi que par certaines lignes qui, en un mouvement convexe, semblent se poursuivre d’une composition à l’autre. Ce sont des bleus et des mauves rabattus, un corail flamboyant ou encore une couleur chair qui se retrouvent dans ces deux tableaux.

Le premier, Table with Picasso, renvoie à ce nouvel intérêt porté par le travail récent de Werner. On y devine une table sur laquelle sont posées des images, certaines semblent être des pages de magazines alors que celle qui se situe à la hauteur de notre regard est la représentation d’une œuvre de Picasso. On imagine observer une scène issue du studio de Werner, qui nous plonge directement dans l’espace où se produit la création de l’œuvre. La représentation du ruban-cache sur une des images rappelle le travail de l’artiste peintre. Que cette image que l’on a collée à l’aide du ruban de peintre soit la représentation d’une photographie de mode ou bien la représentation d’un des sujets féminins peints tels qu’on les connaît à l’artiste importe peu, puisque ces deux possibilités sauraient incarner la pratique de Werner. En évoquant son travail par cette figure féminine aux côtés de Picasso, l’artiste affirme sa place sur la scène artistique. Cette association agit aussi comme rappel du travail de déconstruction et de reconstruction du sujet, que l’on reconnait à l’artiste cubiste. L’œuvre adresse-t-elle aussi les possibles de la violence faite aux figures féminines dans l’espace médiatique et publicitaire en la comparant à la violence de l’appropriation que fait Picasso des corps féminins, qui les torture et les soumet à l’œil pénétrant[iv] d’un male gaze [v] qui précède l’apport de Laura Mulvey ?

Performer renvoie plutôt à la première considération évoquée, celle de la construction d’une identité féminine stéréotypée. L’artiste nous présente ici un sujet qui pourrait s’ancrer dans la tradition ; une femme, à la poitrine dénudée, représentée dans son intimité. Mais elle soulève en fait une question, à savoir : pourquoi cette performer, vêtue de simples étoiles pour cacher ses mamelons, qui rappelleraient davantage une tenue de spectacle, est-elle montrée dans un lit ? Si on la décrit comme une performer, pourquoi n’est-elle pas représentée occupée à faire une performance quelconque ? Plus qu’une évocation de l’idée de l’atelier comme un lieu de prestation, l’agencement incongru de la tenue de spectacle et de l’intimité du lit souligne l’absurdité de la représentation. Ce titre est peut-être aussi un jeu de langage pour rappeler la performativité du genre, qui, comme le montre ici l’artiste, n’occupe pas seulement le paysage médiatique, mais aussi la sphère privée.

Au final, il semble important de souligner que, comme l’a apporté Sky Goodden dans un article paru le 25 février 2015 dans Momus, le geste de l’artiste a toujours été au centre de l’œuvre de Werner. Avant ce tournant dans la pratique de Werner, mis de l’avant par l’exposition du Musée d’art contemporain de Montréal, l’artiste ne présentait pas que des portraits de femmes ; elle nous présentait déjà la manipulation qu’elle faisait de ces portraits. Même avant qu’elle ne peigne l’intérieur de son studio, elle montrait la construction de l’image d’une identité féminine occupant une place prenante dans notre société.

En bannière : Janet Werner, Table with Picasso, 2018, Huile sur toile, 78,7 x 60,9 cm.
Crédit photo : Parisian Laundry.


[i]Telle que définie par Judith Butler dans Gender Trouble, New York, Routledge, 1990, 172 pages.
[ii]John Paul citant Janet Werner, « Our imperfect view of feminine perfection » dans Montréal Gazette, 30 novembre 2013, [En ligne], https://www.pressreader.com/canada/montreal-gazette/20131130/282471411653407.
[iii]Amelia Wong-Mersereau, Les œuvres d’une professeure de Concordia font l’objet d’une exposition solo au Musée d’art contemporain de Montréal, 11 novembre 2019, [En ligne], https://www.concordia.ca/fr/actualites/nouvelles/2019/11/11/les-oevres-d-une-professeure-de-concordia-font-l-objet-d-une-exposition-solo-au-musee-d-art-contemporain-de-montreal.html.
[iv]Jacques Terrassa, Déesse et paillassons. Les grands nus de Picasso, Paris, Esthétiques hors cadre, 2009, page 173. En référence à « l’oeil en érection des jeux du prisme la pénètre » ( « el ojo en ereccion de los juegos del prisma la penetra ») dans : Pablo Picasso, Écrits, Paris, Gallimard, 1989, page 221.
[v]Tel que défini par Laura Mulvey dans Visual and Other Pleasures, Indianapolis, Indiana University Press, 1989, 201 pages.