Emmanuelle Léonard. Le déploiement.

Par Gabrielle Sarthou

Étendues de neige, mines de sel à ciel ouvert, collines nappées de brume. Ces multiples facettes du paysage se couvrent parfois d’un voile éthéré aux mille tons de blanc, opaque, granuleux, brillant, infini. Face à ce vide trompeur, les distances s’effacent, s’allongent, et le regard s’accroche aux figures humaines qui donnent l’échelle de grandeur aux collines et aux horizons. Tissant des liens entre le Nord et le Sud, les nouvelles œuvres d’Emmanuelle Léonard sont présentées à la galerie de l’UQAM dans l’exposition Le déploiement sous le commissariat de Louise Déry.

La pratique d’Emmanuelle Léonard, entre photographie documentaire et conceptuelle, génère des œuvres qui explorent à la fois le monde du travail et les rapports humains. En dévoilant ce corpus d’œuvres photographiques et vidéographiques, entamé en 2018 dans le cadre d’une résidence de recherche dans le Grand Nord canadien à travers le programme d’art des Forces armées canadiennes, l’artiste montre une continuité avec son travail réalisé depuis les quinze dernières années. Celui-ci s’intéressait aux groupes hiérarchisés et aux fonctions d’autorité dans les institutions; l’Assemblée nationale, la justice, l’Église et les forces policières ont fait jusqu’ici l’objet de ses recherches.

Fragmentations et jeux de perceptions

L’exposition débute par le témoignage de jeunes soldats, envoyés dans le grand nord en vue d’une occupation stratégique du territoire et pour qu’ils s’accoutument aux conditions extrêmes. Ceux-ci nous décrivent le paysage nordique, ce panorama tant imaginé, dans une œuvre vidéo ayant pour titre Impressions, Arctique (2019) : « Le paysage est… plus qu’à couper le souffle. C’est l’expérience du vide total. Ça te fait réfléchir à des affaires… » C’est la fascination de la découverte d’un Nouveau Monde, ces terres à explorer, à posséder, à avaler. Par le cadre fixe de l’œuvre vidéo, notre regard se calme, s’attarde aux détails et nos oreilles s’ouvrent aux témoignages. Les pauses, entre les mots, entre les expressions faciales, deviennent l’espace où l’image mentale se crée, reconstituée des fragments multiples d’un endroit unique.

Cette emphase sur la perception individuelle, ce jeu sur les attentes du spectateur ou de la spectatrice, placé.e devant tous ces points de vue singuliers, a déjà fait partie du travail d’Emmanuelle Léonard. Dans les œuvres Dans l’œil du travailleur (2001), Les travailleurs (2002) et Statistical Landscape (2004), l’artiste a demandé à des travailleurs appartenant à différents corps de métier de photographier leur lieu de travail (voir le site web de l’artiste). Par la liberté de prise de vue et de cadre qui leur était octroyée, Léonard les invitait donc, d’une certaine manière, à s’approprier l’espace, et à définir leur point de vue. Comme l’œuvre Impressions, Arctique, ils devaient choisir quelques détails qu’ils jugeaient les plus pertinents pour décrire un ensemble.

Cette déstructuration, fragmentation et éclatement du portait du Grand Nord mêle plusieurs points de vue pour recréer un profil parcellaire. L’œuvre met l’emphase sur la relativité des perceptions. Dans la salle suivante, plus au fond, quelques œuvres viennent justement altérer notre vision. Dans l’œuvre vidéo Mine de sel de Manaure, La Guajira, Colombie (2019), on aperçoit des mineurs encagoulés qui pellettent ce qui pourrait être de la neige. Pourtant, on comprend que notre œil a été dupé, que les mineurs ne se protègent pas du froid, mais plutôt de la chaleur infernale, et qu’ils pellettent du sel.

Emmanuelle Léonard, Travailleurs de la mine de sel de Manaure, La Guajira, Colombie, 2019, Emmanuelle Léonard, impression jet d’encre, 76 x 114 cm. Collection de l’artiste.

Ces images ont été prises par Léonard lors de la résidence d’artiste qu’elle a effectuée en Colombie en 2019. Elles mettent l’emphase sur la difficulté du travail physique des travailleurs dans ce milieu hostile.

Identité et anonymat

Au cœur de l’exposition, la grande salle est aérée ; on entend un vent qui traverse les plaines, la salle, c’est la trame sonore de l’installation vidéographique Opération Nunalivut (2019). Dans cet espace, sont présentées des œuvres aux tons de gris, kaki et touches d’orangés. Il n’y a pas de visages visibles, juste des cagoules blanches, des capuchons et de la neige.

Vue de l’exposition Emmanuelle Léonard. Le déploiement, Galerie de l’UQAM, 2019.
Crédit photo : David Boily.

Malgré que l’anonymat soit au centre de cette exposition, l’identité s’exprime fortement dans les salles périphériques à travers les témoignages. Dans l’œuvre vidéo, Les motivations, Base des Forces canadiennes Valcartier (2019), des soldats nous nomment des raisons personnelles d’enrôlement : « ma motivation était… j’avais le choix entre aller au Cégep ou rentrer dans l’armée, puis le Cégep ça me disait rien : des sciences, des sciences pas de maths… ». Performée ou non, une partie de l’identité derrière l’uniforme est alors révélée.

Emmanuelle Léonard oriente depuis plusieurs années ses réflexion sur la frontière qui sépare la sphère du collectif et celle de l’individuel. Plus particulièrement sur le rapport à l’Autre et sur la conscience de la solitude de chacun.e. Ce questionnement a également été présent dans la série Les marcheurs (2004). Cette série présente des portraits de travailleurs marchant vers leur lieu de travail, les yeux fixant le vide, introspectivement; occupés à lutter contre le froid.

Investissement de l’espace et politique

À travers le déploiement militaire stratégique dans le Haut-Arctique, la souveraineté canadienne dans cette région éloignée s’affiche. Il y a, entre autres, deux œuvres, Fumée provenant de l’installation du radar AMIRS, Resolute (2019) et Paysage Île Cornwallis (2019), qui nous montrent des traces laissées par l’humain : des poteaux électriques gelés, un radar complètement enseveli, vestiges visibles d’une occupation territoriale.

Dans la dernière section de l’exposition, la scénographie change : les murs sont noirs, les lumières sont tamisées. Cette noirceur fait écho aux images présentées qui sont exclusivement prises de nuit. On y trouve une œuvre vidéo, Une nuit en septembre, Salluit- Deception Bay (2019), qui présente, notamment, à travers ce même cadre fixe, une installation portuaire de la mine de Raglan à Deception Bay. Y est aussi présentée une équipe de chercheurs.euses scientifiques en biologie marine, symboles de ce désir de maîtrise et de compréhension de la région. Par la présence de deux portraits de Rangers inuit, Emmanuelle Léonard nous rappelle que l’apprentissage de la survie des jeunes soldats dans ces conditions polaires dépend d’eux.

Cette exposition soulève donc quelques problématiques. Les questions de contrôle de territoires, de politique et d’économie font face à l’enjeu important des effets des changements climatiques. Les œuvres d’Emmanuelle Léonard, par leur forte teneur politique, nous rappellent que le colonialisme peut être lié au climat et que nous vivons dans un monde vacillant.

Emmanuelle Léonard, Le champ de tir, 2019, impression jet d’encre.

En bannière : Emmanuelle Léonard, Travailleurs de la mine de sel de Manaure, La Guajira, Colombie, 2019, Emmanuelle Léonard, impression jet d’encre, 76 x 114 cm. Collection de l’artiste.

 

Gabrielle Sarthou

GABRIELLE SARTHOU | RÉDACTRICE WEB

Gabrielle Sarthou est étudiante au baccalauréat en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal. Elle s’intéresse au pouvoir de l’art sur le plan intime et collectif et plus particulièrement à l’entrelacement de l’art et de la vie. Ses recherches sont axées sur un corpus d’œuvres et de démarches décoloniales, politiques et féministes qui mettent en exergue le potentiel d’agentivité de toutes et tous. Sensible à ce que l’art fait ressentir et à la trace des œuvres qui nous habitent, elle est fascinée par l’impact des couleurs, des mots et des sons.
Gabrielle est co-directrice générale et artistique du Festival ETC. et a été commissaire pour le festival Le Maquis. Elle travaille présentement comme auxiliaire de recherche sur un projet qui porte sur l’historiographie et la place des femmes en architecture au 19e siècle.

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