Retracer l’art autochtone contemporain | Portrait de l’artiste Nadia Myre

Par Stéphanie Bédard

Les œuvres de Nadia Myre se multiplient dans le paysage culturel montréalais et international. Ces dernières années, l’artiste anishinabe originaire de Kitigan Zibi a travaillé sur de nombreux projets d’art public, d’expositions ainsi que la création de daphne, premier centre d’artistes autochtones à Tiohtià:ke/Montréal. L’artiste débute sa carrière en 2002 avec Cont[R]act à la galerie Oboro, la première de sa dizaine d’expositions solo à venir. Elle a notamment remporté le prestigieux prix Sobey en 2014, le plus important prix décerné à une artiste canadienne émergente. Sa notoriété s’est agrandie encore lorsqu’en 2019, l’artiste a été nommée Compagne de l’Ordre des arts et des lettres du Québec. En plus de ses expositions solo et collectives, elle a également une expertise en commissariat, notamment l’exposition Baliser le territoire, A Stake in the ground en 2012 chez Art Mûr. Tout en explorant les réalités autochtones liées au langage et au territoire avec des artistes d’origine variées, Myre évite l’écueil du panindianisme dans sa pratique muséologique. Nommons également son travail de commissariat pour l’excellente exposition Porter son identité – la collection Premiers Peuples du Musée McCord portant sur la relation entre les cultures autochtones et leurs vêtements et accessoires. Elle y expose trois œuvres : Rethinking Anthem (2008), Portrait in motion (2001) et A Casual Reconstruction Remix (2015). Le Musée organise des visites guidées virtuelles au coût de 7 dollars ou gratuitement pour les abonnées. La prochaine aura lieu le 21 février à 10h.

Nadia Myre, A Casual Reconstruction Remix, 2015, Vidéo, 29 m 46 s, https://vimeo.com/146412204

Malgré qu’il puisse être ardu de cerner une ligne directrice dans une production artistique sans amoindrir la complexité de la démarche, il demeure que l’importance du dialogue est bien présente dans le travail de Nadia Myre. Dans son univers créatif, ce dialogue change d’échelle oscillant du macro au microcosme. Il peut être identitaire et personnel, entre soi et son passé, concernant la relation coloniale ou encore la conversation artistique et intime entre l’artiste et son public. Dans une entrevue, elle affirme que l’un des aspects les plus nécessaires de sa pratique est la rencontre[i]. Elle se place au sein d’un réseau et en collaboration avec les autres artistes et le public. J’aborderai ici deux projets emblématiques dans cette optique. Tout d’abord, le Scar Project, qui s’est échelonné de 2005 à 2013. Pour l’artiste « l’important, l’essentiel même, c’est ce qui se passe entre les gens[ii] ». En ce sens, l’aspect intrinsèquement collaboratif de ce projet d’envergure est particulièrement significatif. Il est le résultat de rencontres-ateliers organisés dans des galeries, centres d’amitiés autochtones et autres centres d’expositions. Pour les participantes, le but est « de reconnaître, de nommer et de partager » les blessures qui constituent notre identité et, « ce faisant, d’échanger entre nous de la compassion et de l’amour, et de nous en accorder à nous-même[iii] ». Chaque personne inscrit ses cicatrices sur un canevas de toile accompagné d’un court texte explicatif. La simplicité des matériaux (fil, peinture, toile) sert tout à fait au caractère intime et à la juste expression archivistique des blessures. L’économie de médiums et l’aspect sériel place l’exécution sur le plan secondaire et met habilement en lumière le propos de l’œuvre. Les interactions qui adviennent durant l’activité créatrice font partie intégrante de la démarche; elles s’enrichissent mutuellement et alimentent ce processus de guérison. Cette extériorisation de fragments de vie intime renvoie la regardante de la mosaïque à son propre vécu; le personnel et le collectif se rencontrent dans ces représentations. La réinterprétation continue de cette œuvre collective qui exprime parfois l’indicible la rend particulièrement intemporelle et poignante.

Le deuxième projet collaboratif d’envergure de l’artiste est Indian Act, réalisé de 2000 à 2003. Le procédé conceptuel mis en œuvre est le détournement du sens de cette loi, dont la première édition remonte à 1876. Les participantes camouflent en partie ou en totalité les phrases imprimées des 5 premiers chapitres de cette loi avec la méthode du perlage. Les 56 pages se voient recouvertes, au fil des ateliers organisés par l’artiste, de perles rouges et blanches. L’un des aspects de la violence coloniale est l’effacement physique et culturel des peuples autochtones. Myre et son équipe, renforcies par l’aspect communautaire du processus, offrent une réponse politique à cette loi et ses conséquences liberticides en réactualisant les pratiques ancestrales de perlage et en aménageant des espaces de solidarité et de création. Le langage juridique est déconstruit symboliquement, tout en étant le support même de l’expression de la culture dont elle encadrait l’assimilation.

Malgré les sorties culturelles proscrites ou très limitées selon les établissements, les œuvres d’art public réalisées par l’artiste sont encore accessibles. Les sculptures de bronze Dans l’attente…| While Waiting (2019) se trouvent à l’îlot Bonaventure à proximité des Dendrites (Michel De Brouin, 2017) et de Source (Jaume Plensa, 2017). Ce lieu est chargé artistiquement et bien propice pour un parcours contemplatif piétonnier. Au cours d’une balade sur le Mont-Royal, vous pouvez aller voir la sculpture de bronze l’Étreinte des temps (2019) au cœur d’une clairière aménagée au parc Tiohtià:ke Otsirà’kehne. Elle se trouve au sommet de la montagne derrière le pavillon J.-A. de Sève de l’Université de Montréal. Cette œuvre récente a été réalisée par Myre en collaboration avec la Société des Archives Affectives (Fiona Annis et Véronique La Perrière M.).

Nadia Myre, en collaboration avec trois artistes, Caroline Monnet, Anishinabeg, ainsi qu’Hannah Claus et Skawennati, toutes deux d’origine kanienkehá:ka, ont entamé les démarches pour qu’un centre géré par et pour les Autochtones voit le jour à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal. Le projet a vu le jour sous le nom de daphne, en honneur à l’artiste phare Anishinabeg Daphne Odjig (1919-2016). Les membres fondatrices ont profité d’une ouverture dans le milieu des arts pour l’inclusion d’une diversité et de financement du Conseil des Arts du Canada pour concrétiser ce projet. La genèse du projet émerge d’un besoin pour les artistes autochtones d’avoir un endroit pour exposer leur production artistique sans avoir besoin de performer l’autochtonie et ainsi avoir une liberté et une souveraineté créatrice. Loris Beavis, d’origine anishinabeg et irlandaise/welsh occupe le rôle de commissaire, forte de son expertise en conservation et en histoire de l’art autochtone. Comme l’exprime Skawennati, « and it doesn’t mean that only Indigenous people can go there. But to have a space based on certain Indigenous protocols or perspectives, where Indigenous artists can feel safe and not like they have to defend themselves[iv] ». L’artiste utilise la métaphore de la maison, d’un chez-soi pour décrire la vocation du lieu, loin d’une simple galerie commerciale. En plus de donner une visibilité aux artistes autochtones, le mandat de daphne Artcentre est également d’être un lieu de rencontre et de création. L’espace va donc comprendre, en plus de la salle d’exposition classique, une cuisine et une salle multifonction pour des soirées de création comme le perlage par exemple. Le premier événement daphne beads : perler/parler a eu lieu le jeudi 10 décembre et se répète à chaque jeudi soir de 19 à 21 heures. Dû aux contraintes liées à la crise sanitaire, la soirée création aura lieu sur Zoom plutôt qu’en présentiel à la galerie. Je vous invite à aller visiter leurs pages Facebook et Instagram pour être au fait des événements artistiques ultérieurs et les actualités concernant les artistes autochtones des Premières Nations, Métis et Inuit.

https://www.facebook.com/daphne.artcentre.3

°Le féminin est utilisé comme genre neutre

En bannière : Nadia Myre, Dans l’attente | While Waiting…
2019, Bronze. Collection: Ville de Montréal. Art public, Ville de Montréal, En ligne, https://artpublic.ville.montreal.qc.ca/


[i]MYRE, Nadia, Interview, Centre d’artiste Vaste et Vague pour A Casual Reconstruction, 9 octobre au 7 novembre 2015, En ligne, http://www.nadiamyre.net/interviews/2017/1/25/un-artiste-une-uvre-nadia-myre.
[ii]Colette Tougas, Édith-Anne Pageot, et al. Nadia Myre : En[counter]s, Montréal, Édition Art Mûr, 2011, p.9
[iii]Ibid., p.21
[iv]T’Cha Dunlevy, « Introducing daphne, Montreal’s first Indigenous artist-run centre », Montreal Gazette, 19 Novembre 2020.

 

STÉPHANIE BÉDARD | RÉDACTRICE WEB

Bachelière en histoire de l’art à l’UQÀM, Stéphanie a poursuivi ses études au D.E.S.S en Récits et Médias autochtones à l’Université de Montréal. Elle y est présentement candidate à la maîtrise en Littérature comparée. Ses recherches portent entre autres sur la toponymie autochtone, son historicité et l’entrelacement avec la culture orale. En rapport avec cette discipline linguistique, elle étudie l’art public autochtone et les rapports possibles avec son lieu d’exposition, sa parcelle de territoire in situ. L’art offre des espaces de résistance concrets et symboliques à la violence coloniale. Elle pense qu’il faut encourager sa présence autant dans le paysage urbain que dans l’imaginaire collectif.

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