Retracer l’art autochtone contemporain | Jeremy Dutcher : la voix de ses ancêtres

Par Stéphanie Bédard

L’artiste Jeremy Dutcher (nation tobique, Nouveau-Brunswick) se décrit comme un performeur, compositeur, militant et musicologue. Les magnifiques chansons de son premier album Wolastoqiyik Lintuwakonawa (2018) accompagnent l’écriture de cet article et alimentent les réflexions sur la revitalisation linguistique autochtone. Les émotions transmises par la voix de ténor et le piano de Dutcher sont admirablement mises en valeur par les arrangements musicaux et les autres instruments d’orchestre. Intégré dans plusieurs pièces, dont l’envoûtante Mehcinut, nous entendons le grésillement de vieux enregistrements vocaux. Ceux-ci proviennent d’une centaine de cylindres en cire gravés produits de 1907 à 1914 par William Mechling, un anthropologue étudiant la culture de la nation tobique (Neqotkuk), l’une des six communautés wolastoqiyik (Malécite) au Nouveau-Brunswick[i]. L’artiste est entré en contact avec ces précieux artéfacts en 2012 au Musée canadien de l’histoire, par suite des recommandations de Maggie Paul, une Aînée et gardienne de savoirs traditionnels wolastoqiyik. Fort de sa formation en musique à l’Université Dalhousie à Halifax, les chansons et paroles provenant de cette recherche archivistique ont abouti en ce projet musical unique en son genre, chanté entièrement en langue wolastoq. L’importance des cylindres de cire ne peut pas être comprise seulement par le biais de leur technicité; le travail de retranscription est également politique : il permet de réfléchir à l’institution muséale en soi, aux rapatriements du patrimoine autochtone et à l’accessibilité aux collections d’archives. Bien que le Musée ait employé une approche muséologique critique et collaborative, il demeure que ce cas d’étude révèle une relation entre communautés autochtones et milieu muséal qui doit être davantage bonifiée. Comme l’explique l’historienne de l’art Ruth B. Phillips dans son livre Museum Pieces: Toward the Indigenization of Canadian Museums, les musées du 19e siècle et ceux contemporains sont des institutions qui ne sont pas seulement des espaces d’exposition du pouvoir colonial, mais qui participent aussi à sa consolidation. Ils sont des agents actifs de validation des modes opératoires constitutifs de ce système politique canadien. Invariablement, les collections dans les musées ethnographiques se sont constituées dans une dynamique de pouvoirs inégaux. Les modes d’acquisition sont variés, par des sociétés savantes, des cadeaux diplomatiques, des raids – légaux à cette époque – ou encore des collectes scientifiques. Désormais, la muséologie critique prend de l’ampleur, les partenariats pour « autochtoniser » l’espace muséal et une gestion inclusive de la culture matérielle autochtone se développant. L’accès difficile aux cylindres en cire dans les archives du Musée canadien de l’histoire démontre que le peuple wolastoqiyik n’a pas encore pleinement accès à son propre patrimoine.

Changement et continuité culturelle

Dutcher s’inscrit dans une lignée de “song carrier[ii]”, rôle foncièrement politique inscrit dans une optique de résurgence autochtone. Les dimensions revendicatrices et engagées de son œuvre musicale et celles de son parcours de vie sont indissociables.

“I’m doing this work because there’s only about a hundred Wolastoqey speakers left, it’s crucial for us to make sure that we’re using our language and passing it on to the next generation. If you lose the language, you’re not just losing words; you’re losing an entire way of seeing and experiencing the world from a distinctly indigenous perspective.[iii]

Le projet colonial est précisément orienté pour mettre à mal la présence autochtone, ses expressions artistiques et autres manifestations culturelles. Chaque itération d’anciens enregistrements vocaux tissés dans les morceaux de l’album Wolastoqiyik Lintuwakonawa assure la continuité linguistique en magnifiant la voix de ses ancêtres pour l’intégrer dans notre contemporanéité. Ces mélodies autrefois brimées et interdites résonnent dans les foyers autochtones et allochtones et sont acclamées dans les salles de spectacles. La reconnaissance du milieu de la musique a été particulièrement marquante en 2018 lorsque Dutcher a remporté le prestigieux Prix Polaris. Dans l’entrevue accordée après cette victoire, il aborde avec émotion l’héritage et le leadership des femmes musiciennes telles que Buffy Sainte-Marie et Lido Pimienta. “I’m just stepping in the space that they created[iv]”. Dutcher souligne également le travail du peintre cri Kent Monkman avec le tableau Teaching the lost (2012) comme arrière-plan de la couverture de son album sur laquelle il pose avec les cylindres en cire. Cette toile revisite les classiques de l’histoire de l’art occidental en mettant en scène des figures cubistes de Picasso transposées sur un paysage inspiré de Bierstadt. Parmi les nombreuses similitudes entre ces deux artistes, nommons leur réappropriation de la narration coloniale avec leurs médiums respectifs. Dutcher l’énonce clairement : “so much stories to be told, but in our terms.[v]” Ils mettent également en valeur une esthétique et identité two-spirit/queer. Les magnifiques costumes portés par le musicien lors de performances et dans les vidéoclips dérogent des normes genrées et des stéréotypes. Il l’exprime sans détour : “they’re expecting somebody in a headdress and buckskin[vi]”. L’œuvre de Dutcher participe à l’élaboration d’imaginaires nécessaires à une vitalité culturelle et linguistique. Cette langue se fait maintenant entendre sur médiums physiques comme numériques, ainsi que sur diverses plateformes de diffusion (Spotify, Bandcamp, etc.). L’heure est non seulement à écouter l’album Wolastoqiyik Lintuwakonawa, mais également à découvrir de nombreux·ses musicien·nes autochtones, notamment par l’entremise de l’excellente émission hebdomadaire Reclaimed, animée par Jarrett Martineau et diffusée par CBC.
https://www.cbcmusic.ca/posts/19690/listen-to-every-episode-of-reclaimed-on-cbc-music.

En bannière : Jeremy Dutcher • Wolastoqiyik Lintuwakonawa. (7 novembre 2019). Jeremy Dutcher. [jeremydutcher.com/].


[i]Macdonald, Sarah. (4 janvier 2020). « How Jeremy Dutcher Keeps His Ancestors’ Language Alive ». The Walrus. [https://thewalrus.ca/how-jeremy-dutcher-keeps-his-ancestors-language-alive/].
[ii]University of Guelph, College of Arts. (4 mai 2019). « Jeremy Dutcher Interview ». Facebook. [https://www.facebook.com/watch/?v=433956360698163].
[iii]Jeremy Dutcher. (7 novembre 2019). « ABOUT – Jeremy Dutcher ». [jeremydutcher.com/about/].
[iv]CBC Music. (18 septembre 2018). « Jeremy Dutcher Polaris Win Interview with Rich Terfry ». YouTube. [www.youtube.com/watch?v=8Bk4n8bCK1I].
[v]Ibid.
[vi]Guardian Reporter. (26 mars 2019). « Jeremy Dutcher: ‘The days of internalised colonialism are done!’ ». The Guardian. [www.theguardian.com/music/2019/mar/26/jeremy-dutcher-interview-canada-first-nation-indigenous-arias].

 

 

 

STÉPHANIE BÉDARD | RÉDACTRICE WEB

Bachelière en histoire de l’art à l’UQÀM, Stéphanie a poursuivi ses études au D.E.S.S en Récits et Médias autochtones à l’Université de Montréal. Elle y est présentement candidate à la maîtrise en Littérature comparée. Ses recherches portent entre autres sur la toponymie autochtone, son historicité et l’entrelacement avec la culture orale. En rapport avec cette discipline linguistique, elle étudie l’art public autochtone et les rapports possibles avec son lieu d’exposition, sa parcelle de territoire in situ. L’art offre des espaces de résistance concrets et symboliques à la violence coloniale. Elle pense qu’il faut encourager sa présence autant dans le paysage urbain que dans l’imaginaire collectif.

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