Communes mesures – RAPHAËLLE DE GROOT

Par Charline Giroud

Du 26 novembre 2020 au 9 mai 2021
Musée d’art contemporain des Laurentides (MAC LAU)

L’exposition Communes mesures est le fruit d’une année de résidence et de collaboration entre le Musée d’art contemporain des Laurentides et l’artiste Raphaëlle de Groot. Deux projets y sont présentés : La grande marche des petites choses (2019) et Prépare ton sac – Lab.observatoire de la mobilité (2018 – 2021). Ils sont le reflet du travail de l’artiste qui pratique un art social et engagé en impliquant différentes communautés, souvent exclues et défavorisées, dans une création artistique participative. Par la collecte d’objets, l’organisation d’ateliers, la durée de chacun de ses projets, mais aussi par sa présence et son écoute, Raphaëlle de Groot va à la rencontre des réalités sociétales et engage chaque individu et/ou organisme voulant y participer. D’origine québécoise, elle vit en Italie et voyage régulièrement en France et au Brésil. Ses recherches sont donc aussi influencées par ces quatre régions du monde et par son style de vie nomade.

Flottant au milieu de la première salle, presque en mouvement, la traîne réalisée dans le cadre de La grande marche des petites choses est l’élément central de l’exposition. Il s’agit d’un long tissu de coton blanc voilé par de l’organza, sur lequel sont imprimées des photographies et sont enchâssés de petits objets du quotidien, comme une canette de boisson gazeuse ou une boîte de médicaments. Une vidéo performative de 47 minutes est présentée non loin de l’œuvre et permet de mieux comprendre son contexte de création. On voit Raphaëlle de Groot fouiller le sol, telle une archéologue qui souhaite interroger la terre. Elle sélectionne quelques objets qui ont été laissés ici et là par la vie quotidienne. Puis on observe l’artiste et plusieurs personnes marcher le long des rues de Paris, tirant derrière elles la traîne accrochée à leur dos à l’aide de sangles cousues. Les participant·e·s se relaient pour la porter et pour partager un moment d’échanges avec Raphaëlle de Groot.

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Vue de l’exposition Communes mesures au MAC LAU. Raphaëlle de Groot – La grande marche des petites choses – 2019. Crédit Photo : MAC LAU.

La grande marche des petites choses est donc une œuvre à la fois collaborative et performative. Différent·e·s acteur·trice·s de la ville de Clichy-sous-Bois, située dans la banlieue nord-est de Paris, ont participé à ce projet : des jeunes immigrant·e·s du foyer Concorde, l’organisme communautaire les Ateliers Médicis et plusieurs habitant·e·s. Avec l’artiste, le groupe a ainsi parcouru 34 km jusqu’au 14e arrondissement de Paris, en suivant le tracé d’un ancien aqueduc. Ce chemin a été difficile à respecter du fait des nouvelles installations aménagées depuis et des travaux de prolongement des lignes de métro et de tramway. Tout au long du trajet, les personnes impliquées ont récolté des objets qu’elles ont ensuite insérés dans la traîne. Cette collecte déambulatoire s’est faite avec le port de gilets de chasse québécois orange, que l’on peut également voir dans l’exposition. Ils sont à la fois sécuritaires et pratiques vu leurs grandes poches. Au préalable, des photos de toute sorte avaient été prises par l’artiste et les participant·e·s puis imprimées sur les deux tissus (le coton et l’organza), ce qui donne un effet de relief. La traîne a ensuite été exposée lors de la Nuit Blanche 2019 de Paris, au sein d’un espace communautaire du 14e arrondissement maintenant fermé, qui s’appelait les Grands Voisins.

À travers cette marche, Raphaëlle de Groot entame un voyage entre le passé, le présent et le futur. Les vestiges de l’ancien aqueduc ont disparu sous les immeubles modernes, qui eux-mêmes disparaîtront bientôt pour laisser place à de nouveaux moyens de transport d’individus et non d’eau, afin de désenclaver et redynamiser cette zone oubliée. L’environnement urbain évolue donc en fonction des besoins de la population. Des enjeux individuels et collectifs trouvent ainsi leur écho dans La grande marche des petites choses. Rassembler, collecter, démarginaliser : le grand tissu qui traîne sur le sol de la région parisienne s’imprègne de ses réalités quotidiennes tout autant qu’il le marque avec l’histoire et l’avenir de ses habitant·e·s.

Le parcours, la collecte et l’entraide communautaire sont également mis de l’avant dans le projet Prépare ton sac. Lab.observatoire de la mobilité, présenté en primeur dans l’exposition. Il a été initié au Brésil et en Italie, et réalisé spécifiquement pour le MAC LAU. Il est composé d’un ensemble d’objets, répartis sur une grande table située au centre de la deuxième salle. On y trouve des feuilles de papier annotées de plusieurs mots ou phrases, des dessins, des peintures et des choses du quotidien moulées dans du plâtre, par exemple un trousseau de clés. Non loin de la table, on observe un ensemble de ficelles qui sont suspendues à une corde et qui se déroulent sur différentes longueurs. Elles sont toutes étiquetées d’un concept auquel on a associé une mesure métrique correspondant à la taille de la ficelle.

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Vue de l’exposition Communes mesures au MAC LAU. Raphaëlle de Groot – Prépare ton sac – Lab.observatoire de la mobilité – 2018 – 2021. Crédit Photo : MAC LAU.

Sur les murs de la salle sont aussi accrochées des photographies qui présentent l’artiste et les contributeur.trice·s au projet en plein travail créatif. Des bandes sonores diffusant leurs échanges sur le thème de l’art et de l’inconnu accompagnent le dispositif, rappelant ainsi la démarche artistique de Raphaëlle de Groot basée sur la rencontre de l’autre et sur l’écoute. Pour ce projet, l’artiste a en effet travaillé avec différents groupes de la ville de Saint-Jérôme, située non loin de Montréal, sur la question de la mobilité : des membres des Impatients et de l’association Eclipse ainsi que des élèves des classes de francisation du Cégep. Plusieurs ateliers ont ainsi été menés autour de cette question : « Qu’apporterais-tu dans tes bagages vers l’inconnu ? ».

Étant donné les publics engagés, la mobilité ne s’entend pas d’un seul point de vue géographique, mais s’exprime dans une perspective inclusive. Pour Raphaëlle de Groot, être mobile signifie avant tout aller vers les autres, les sortir de leur isolement et leur monter qu’ils ou elles sont soutenu·e·s dans leur combat quotidien. Cette démarche permettra alors de leur rendre leur propre mobilité, c’est-à-dire de les libérer de leur peur et de leur mal-être qui les inhibent au quotidien. Prépare ton sac est donc un moyen de se préparer à aller mieux, en se projetant vers un avenir inconnu, mais forcément meilleur. La démarche de Raphaëlle de Groot se rapproche en ce sens de l’art thérapie.

L’exposition Communes mesures tisse donc des liens à la fois artistiques, entre les œuvres de Raphaëlle de Groot ; sociaux, entre l’artiste, des groupes communautaires défavorisés, des associations et des citoyen·ne·s ; et géographiques, entre les centres et leurs périphéries, que l’artiste tente de désenclaver, que ce soit en France, à Clichy-sous-Bois, ou au Québec, à Saint-Jérôme. C’est le mieux-être ensemble qui est revendiqué dans la démarche artistique de Raphaëlle de Groot et que le MAC LAU a su parfaitement mettre en lumière.

En bannière : Vue de l’exposition Communes mesures au Musée d’art contemporain des Laurentides (MAC LAU). Raphaëlle de Groot – La grande marche des petites choses – 2019. Crédit Photo : MAC LAU.

 

CHARLINE GIROUD | WEBMESTRE ET RÉDACTRICE WEB

Étudiante en histoire de l’art à l’UQÀM, Charline a auparavant complété un baccalauréat en sciences de la gestion ainsi qu’une maîtrise en communication, marketing et vente en France. Durant ses premières années d’expérience professionnelle, elle s’inscrit aux cours du soir de l’École du Louvre à Paris et décide alors de se spécialiser dans le domaine des arts. Ses intérêts se portent principalement sur les enjeux économiques et sociaux qui entourent l’art actuel et ses acteurs. Charline s’implique également dans différentes organisations artistiques montréalaises. Elle effectue ainsi un stage à la galerie CIRCA en tant que co-commissaire d’expositions et occupe le poste d’adjointe aux communications au sein du syndicat Théâtres Unis Enfance Jeunesse qui soutient le théâtre jeune public québécois.

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