La dérive, radicalisation de la promenade surréaliste

Par Frédérique Davreux-Hébert


La marche est sans contredit un leitmotiv de nombreuses pratiques artistiques à travers les époques, mais ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’elle devient un dispositif de pratique de l’espace. Les surréalistes, au début du XXe siècle, s’approprient la déambulation par la « promenade », ou l’« errance urbaine ». L’Internationale situationniste, qui a lieu quelques décennies plus tard, en fait quant à elle une alternative qu’elle baptise « dérive ». Le présent article cherchera à confronter les deux modes d’occupation spatiale afin d’en soulever les similitudes et les divergences, pour enfin situer la pratique situationniste non pas comme le prolongement (tel que le propose Jean-Marie Apostolidès [i]) ni le dépassement (comme avancé par Alexandre Trudel [ii]) de la démarche surréaliste, mais plutôt comme sa radicalisation. En partant de sa racine étymologique, le terme radicaliser sera ici entendu comme l’action d’agir sur la cause profonde d’une chose, sur son principe premier pour en modifier l’aspect, pour en transformer les effets.

La promenade surréaliste comme déambulation contemplative

Le surréalisme se construit comme avant-garde dans le prolongement du mouvement de table rase et de reconstruction amorcé par Dada. Il se meut autour d’un projet de transformation du monde ex nihilo, rejetant l’art traditionnel pour plutôt s’intéresser à des domaines connexes comme la psychanalyse, l’imaginaire et l’onirisme. Adoptant Paris comme lieu d’activités, la ville se présente comme un berceau de surprises et de rencontres relevant du quotidien ; le promeneur se définit alors comme un être passif, contemplatif, en attente des sollicitations qui pourraient émerger de la métropole française. La promenade peut être ainsi comprise comme métaphore de l’acte d’écriture automatique, en ceci que cettedite marche s’effectue sans destination prédéterminée et en adoptant un mode d’esprit libre afin de briser l’ennui et la banalité du quotidien [iii]. Or, si cette promenade se veut ludique et insolite, elle s’élabore néanmoins au cœur d’un mouvement révolutionnaire se constituant autour du principe marxiste du matérialisme historique, c’est-à-dire de la conception selon laquelle le monde matériel fait naître les idées. Adhérant également à ce concept, le groupe de l’Internationale situationniste concevra toutefois l’errance surréaliste comme trop poétique et insuffisamment subversive ; il entrevoit implanter une pratique davantage interventionniste dans la vie quotidienne [iv].

La dérive situationniste et sa contestation de l’urbanisme

C’est en 1957 que Guy Debord fonde l’Internationale situationniste (I.S.). Dans une visée de dépassement des autres avant-gardes, ce dernier met de l’avant la radicalité de sa pensée et son allégeance à des mouvements politiques divergents. Rapidement, il s’installe une haine de la part de l’I.S. à l’égard du mouvement surréaliste ; l’Internationale situationniste, afin d’assurer son hégémonie, s’implante alors tant dans la sphère politique qu’intellectuelle et artistique [v]. Ce multipositionnement s’articule autour d’un discours majoritairement marxiste, notamment par une critique de la bourgeoisie et du système capitaliste, responsables de l’aliénation du prolétariat.

Selon Debord et son groupe, l’aliénation de la classe prolétaire se construit à la manière d’une prison où l’homme est réduit à l’état d’objet : le système capitaliste contrôle, par sa logique marchande, les faits et gestes de la masse dans un but de productivité économique. Les individus exécutent leurs actions et déplacements de manière répétitive sans en remettre en question les motifs [vi]. C’est ainsi que la « société du spectacle » que théorise Guy Debord prend place, empêchant le libre arbitre au profit d’une dictature capitaliste désignant à chacun sa place dans la société, en tant qu’individu passif. Cette aliénation se matérialise par un urbanisme modulant le comportement humain afin de le soumettre à œuvrer pour cette logique capitaliste, entre autres par le biais d’une circulation urbaine diminuant la possibilité de rencontres [vii].

Ceci étant dit, si les comportements des individus sont influencés quotidiennement par l’urbanisme, l’I.S. considère qu’il est nécessaire que le mouvement révolutionnaire agisse directement sur celui-ci en construisant des ambiances novatrices qui produiront de nouveaux comportements [viii]. C’est alors qu’est proposé l’« urbanisme unitaire », cherchant à détourner l’organisation spatiale aliénante pour plutôt amener les individus à participer activement à « construire librement [leur] vie », à se produire eux-mêmes [ix]. Il faut donc réinventer le quotidien en remplaçant les signes appartenant au conditionnement capitaliste en signes nouveaux [1] ; l’objectif est de concevoir une société dans laquelle les gens ne sont plus des spectateurs‧trices passifs‧ves, mais des « viveurs » [x]. Mais comment prendre conscience de la manière exacte dont l’urbanisme aliène les corps? Comment, aussi, agir sur le quotidien pour contrer ce conditionnement? C’est à partir de ces interrogations que se formule le concept de « dérive » chez les situationnistes, car comme l’exprime Debord, « [la] formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres mais en errant » [xi].

Deux conceptions temporelles, deux pratiques spatiales

La dérive se présente comme une activité tout aussi ludique que rationnelle. Si le promeneur surréaliste tentait déjà de comprendre les rouages de la ville pour en saisir l’effet poétique, le dériveur, par une étude sérieuse, tente d’en dégager toutes les subtilités aliénantes de façon à y remédier [xii]. Effectivement, l’Internationale situationniste considère qu’il existe préalablement un « relief psychogéographique » aux villes et qu’il importe de construire de nouvelles situations pour contrer ce phénomène [2]. L’étude de ce relief se nomme la psychogéographie et s’intéresse à la manière dont les espaces affectifs qui composent les villes agissent « directement sur le comportement affectif des individus » [xiii]. C’est ainsi que le Paris de Debord n’est pas vide comme celui des surréalistes, mais bien constitué d’« unités d’ambiances » réglées par un conditionnement capitaliste [xiv]. La dérive se situe donc dans une dialectique nécessaire quelque part entre un laisser-aller passif et réceptif afin de s’adonner à la psychogéographie, et une construction active de situations. Cette position précise révèle la conception temporelle particulière à l’I.S. : contrairement aux surréalistes qui fixent le temps en images et mots, les situationnistes préfèrent fuir ce temps – qui se veut marchand – pour se livrer à une perte des minutes et des heures [xv]. En ceci, comme esthétique du choc – procédé propre aux avant-gardes artistiques – les situationnistes préconisent l’ivresse au rêve surréaliste. En effet, cette première peut davantage, selon eux, « [détruire] l’habitus » pour permettre la production de nouvelles conceptions et actions et « procurer [à la révolution] les forces » nécessaires pour être menée à bien [xvi]. Le rêve comme l’ivresse sont deux activités nocturnes où le temps n’est plus un sommeil régénérateur des « forces productives », mais plutôt un temps asservi à « l’illumination onirique ou éthylique » [xvii].

Si cela ne semble qu’anecdotique, il importe de comprendre qu’en cette mutation entre rêve et ivresse réside la radicalisation énoncée précédemment entre la pratique surréaliste et situationniste. Les promenades surréalistes, exécutées sous le sceau du rêve, ont pour but de produire des images. Selon la conception de l’I.S., ces images étant stables, elles se donnent en spectacle comme marchandises et participent à l’économie plutôt que ne la remettent en question [xviii]. L’ivresse, quant à elle, « entretient un [rapport nécessaire] au réel » par son empirisme et n’inclut aucune forme de stabilisation ; elle n’est que fluidité, mouvement [xix]. « Si on associe l’ivresse au passage du temps, on peut alors identifier le rêve au blocage du temps. L’image surréaliste, en concentrant le rêve dans un fragment immobile, arrête le temps », tandis que la dérive situationniste, par son intemporalité et l’écoulement du temps, le détourne et rend ainsi la révolution possible [xx].

C’est ainsi que l’on saisit que pour l’I.S., se tenir hors du travail et de la logique économique est capital, l’objectif étant d’instituer une société du loisir fondée sur le jeu. Il s’agit de se tenir loin de l’utilité, de la subordination et des loisirs standardisés par la logique marchande pour se rapprocher du divertissement et de la liberté [xxi]. En ceci, la ville se doit d’être un terrain de jeu où l’on « réinvente constamment – mais toujours provisoirement – les règles » par la dérive comme pratique heuristique et ludique afin de perturber le contrôle social [xxii].

En somme, l’Internationale situationniste s’est démarquée des autres avant-gardes de l’époque par une démarche souvent conçue à tort comme le prolongement ou le dépassement de la pratique surréaliste. Le passage de la promenade surréaliste à la dérive situationniste illustre plutôt la radicalisation d’un groupe à l’autre, où la recherche et l’esthétique visaient à remettre en cause la racine d’enjeux tels que le capitalisme et la bourgeoisie. Dans une visée exhaustive, il serait pertinent de s’intéresser à la ville utopique imaginée en 1960 par Constant, membre de l’I.S., nommée New Babylon. Il serait intéressant de se pencher sur le potentiel d’application des principes de cette cité idéale au Montréal contemporain. En effet, examiner cette proposition spatiale où est instauré un mode de vie de loisirs dégagé de toute instrumentalisation pourrait permettre de concevoir une nouvelle manière de développer un urbanisme visant l’autoproduction et l’affirmation identitaire de chacun, hors de tout impératif économique ou social.

En bannière : Guy Debord, The Naked City (1957) – une étude psychogéographique de la ville de Paris.


[1] À la manière du tipazh (typage), utilisé pour la propagande russe de 1917, qui consistait en une nouvelle iconographie révolutionnaire stéréotypée élaborée pour moduler les comportements des citoyens. Voir Gérin, Annie. (2012, printemps). On rit au NarKomPros : Anatoli Lounatcharski et la théorie du rire soviétique. RACAR Revue d’art canadienne/Canadian Art Review, 1(1), p. 45.
[2] Il existe pour les surréalistes une « géographie personnelle », une manière dont chacun perçoit les quartiers d’une ville. Ce concept étant peu élaboré chez les surréalistes, il se complexifie avec la psychogéographie situationniste. Macherey, Pierre. (2016). L’espace détourné : Debord et l’expérience de la dérive. Dans La philosophie au sens large (UMR, Université de Lille). Consulté le 10 juillet 2021 sur https://philolarge.hypotheses.org/1763.


[i] Apostolidès, Jean-Marie. (1990). Du Surréalisme à l’Internationale Situationniste : la question de l’image. MLN, 105(4), 727-749.  Apostolidès, Jean-Marie. (1990). Du Surréalisme à l’Internationale Situationniste : la question de l’image. MLN, 105(4), 727-749.
[ii] Trudel, Alexandre. (2009). Des surréalistes aux situationnistes. COnTEXTES, 23. Consulté le 10 juillet 2021 sur https://journals.openedition.org/contextes/4421.
[iii] Zlitni-Fitouri, Sonia. (2005). Le sacré et le profane dans les littératures de la langue française. Les Presses de l’Université de Bordeaux, p. 352.
[iv] Jappe, Anselm. (2012). La dérive : dépassement de l’art ou œuvre d’art? Dans Buffet, Laurent (dir.), Itinérance : l’art en déplacement. De L’incidence Éditeur, p. 44.
[v] Brun, Éric. (2009). L’avant-garde totale. La forme d’engagement de l’Internationale situationniste. Actes de la recherche en sciences sociales, 176-177(1), p. 34.
[vi] Vaneigem, Raoul. (1977). Dans Dupuis, Jules-François, Histoire désinvolte du surréalisme. Éditions Paul Vermont, p. 63.
[vii] Vaneigem, Raoul. (1961, août). Commentaires contre l’urbanisme. Internationale Situationniste, (6).
[viii] Schwartz, Barthelemy. (1999). Dérives d’avant-garde. Oiseau-tempête, (6).
[ix] Debord, Guy-Ernest et al. (1961). Critique de l’urbanisme. Internationale Situationniste, (6).
[x] Vaneigem, Raoul, loc. cit. ; Barthelemy Schwartz, loc. cit.
[xi] Debord, Guy-Ernest. (2006). Œuvres. Éditions Gallimard, p. 1378.
[xii] Bron, Jean-Albert, Leiglon, Christine et Annie Urbanik-Rizk. (2002). Nadja, André Breton : Littérature et langages de l’image. Ellipses Éditions Marketing S.A., p. 56.
[xiii] Comité de rédaction du journal indépendant Zones Subversives. (2016). Les situationnistes contre l’urbanisme. Dans Zones Subversives : chroniques critiques, p. 2. Consulté le 10 juillet 2021 sur http://www.zones-subversives.com/2016/01/les-situationnistes-contre-l-urbanisme.html.
[xiv] Politikon Urbain. (2014). L’urbanisme situationniste : une notion à la dérive. Le comptoir, p. 2. Consulté le 10 juillet 2021 sur https://comptoir.org/2014/11/29/lurbanisme-situationniste-une-notion-a-la-derive/.
[xv] Trudel, Alexandre, loc. cit., pp. 18-22.
[xvi] Apostolidès, Jean-Marie, loc. cit., p. 729. ; Löwy, Michael, L’Étoile du matin : surréalisme et marxisme, Éditions Syllepse, 2000, pp. 45-46.
[xvii] Trudel, Alexandre, loc. cit., p. 6.
[xviii] Ibid., p. 14. ; Apostolidès, Jean-Marie, loc. cit., p. 735.
[xix] Trudel, Alexandre, loc. cit., p. 22.
[xx] Ibid. ; Bouchier, Martine. (2006). Dans Crystel Pinçonnat et Chantal Liaroutzos (dir.), Paris, Cartographie littéraire, Éditions Le manuscrit, p. 8.
[xxi] Simay, Philippe. (2009). Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes. Rue Descartes, 63(1) ; Comité de rédaction du journal indépendant Zones Subversives, loc. cit., p. 1.
[xxii] Simay, Philippe, loc. cit. ; Martine Bouchier, dans Crystel Pinçonnat et Chantal Liaroutzos (dir.), op. cit., p. 7.



7CBFFD5E-100A-4CF0-959D-33C0448F95AE_1_201_aFRÉDÉRIQUE DAVREUX-HÉBERT | COLLABORATRICE

Frédérique Davreux-Hébert est candidate à la maîtrise en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal. Ses intérêts de recherche portent principalement sur l’impact esthétique et politique que peuvent engendrer les diverses formes d’art sur les individus. Elle entame un mémoire de maîtrise touchant au point de jonction entre philosophie de l’éducation, architecture et esthétique. De fait, elle procèdera à l’étude approfondie d’un bâtiment scolaire unique du début du XIXe siècle, l’Académie Querbes. Animée par la transmission de ses connaissances et de sa passion pour l’histoire de l’art, Frédérique a effectué un stage en médiation culturelle au centre d’art Optica et occupe présentement un poste en tant que guide muséale en chef à la Maison Mère des Petites Franciscaines de Marie.