Giacometti : À l’aube de l’existence

Par Gabrielle Lauzon

Le Musée national des beaux-arts du Québec propose cette année une exposition vedette offrant une rétrospective de l’œuvre d’Alberto Giacometti. À travers un dialogue finement tissé entre sculptures, peintures et documents d’archives, l’œuvre d’un des artistes phares du 20e siècle se dévoile à nous en toute simplicité.

À la fin des années 1940, à la suite de sa rencontre avec Alberto Giacometti, le philosophe français Jean-Paul Sartre écrira La recherche de l’absolu, un essai sur l’art qui se consacre entièrement à l’œuvre de l’artiste d’origine suisse. [i] Il y voit l’illustration artistique de sa philosophie existentialiste, et ce n’est pas peu dire. Selon lui, le sculpteur matérialise les questionnements d’un corps, d’un être dans l’espace.

Le texte à la rhétorique imagée est si bien articulé qu’il devient par la suite difficile d’aborder les œuvres, particulièrement les sculptures, autrement qu’à travers le prisme de l’existentialisme.

Toujours est-il que la profondeur philosophique de l’œuvre de Giacometti est flagrante, spécialement à travers ses filiformes et non moins fameux personnages sculptés.

Pourtant, lors d’une entrevue accordée à Jean-Marie Drot, plus d’une dizaine d’années après la publication de ce « manifeste », lorsque ce dernier lui demande : « Vous n’y mettez (dans vos œuvres) par exemple aucune intention psychologique ou philosophique ? », Giacometti, fermement, lui répond : « Absolument aucune. Pour moi, il ne s’agit que de tâcher de voir comment la tête se tient dans l’espace. (…) Il ne s’agit que de mettre les choses à peu près en place ».[ii]

Humilité ou humour ? Ce qui est sûr, c’est que l’homme a de l’esprit. On s’en rend rapidement compte en visitant l’exposition présentée à Québec, et encore davantage si on la combine à l’écoute du film Un homme parmi les hommes : Alberto Giacometti, de Jean-Marie Drot, réalisé en 1963 et disponible sur Youtube et Dailymotion.

Alberto Giacometti, La cage, 1950, bronze.
Crédit photo : Gabrielle Lauzon

Il n’en demeure pas moins que c’est d’abord sa touche, ses hachures à l’émotivité et au tremblement sûr, qui marquent les esprits, et peut-être même davantage encore, la chair. L’esthétique et la manière dont l’artiste travaille la matière vient directement secouer ce corps même du spectateur puisqu’à travers cette recherche de « l’homme primordial », il s’agit finalement de nos corps à tous, dans leurs plus simples expressions. Giacometti secoue les tripes, c’est indéniable.

Ses œuvres exaltent ; c’est comme si en décharnant profondément les corps, il faisait ressurgir les questionnements existentiels les plus naïfs, ceux-là mêmes qui donnent le vertige. Et pourtant, il ne s’agit, il n’a rien d’autre, que de corps dans l’espace, comme le martèle obstinément l’artiste.[iii]

« Il faut comprendre, en effet, que ces personnages qui sont tout entiers et d’un coup ce qu’ils sont ne se laissent ni apprendre ni observer. Dès que je les vois, je les sais, ils jaillissent dans mon champ visuel comme une idée dans son esprit, l’idée seule possède cette immédiate translucidité, l’idée seule est d’un coup tout ce qu’elle est. »[iV]

L’origine

Si Giacometti est parti à la « recherche de l’absolu », c’est d’abord inspiré de l’Antiquité, perçue comme naissance, de laquelle il se révolte également. L’exposition du Musée national des beaux-arts du Québec en fait d’ailleurs une dimension majeure de la visite, tant au niveau de la compréhension de l’œuvre que de la scénographie. Certaines œuvres du sculpteur, aux formes parfois proches d’une gestation, d’une prime genèse, d’une sorte d’esthétique embryonnaire, s’inspirent non seulement des idoles cycladiques de l’époque de bronze, mais également de la statuaire égyptienne.

Alberto Giacometti, Composition avec trois figures et une tête (La Place), 1950, bronze.
Crédit photo : Gabrielle Lauzon

L’Antiquité donc comme point de départ, et c’est le cas de le dire, puisque c’est ce « pas égyptien » qui fait figure de premier pas. Celui de la mise en marche du mouvement, l’origine, la matière qui s’anime, qui prend vie… Le commencement du monde. Giacometti cherche la vie dans la matière, l’absolu commencement. Sartre écrira: « En eux (les sculptures de Giacometti), mieux qu’en un athlète de Praxitèle, je reconnais l’homme, commencement premier, source absolue du geste. Giacometti a su donner à sa matière la seule unité vraiment humaine : l’unité de l’acte.»[v]

« …cette blessure secrète de tout être… »

Toujours est-il que la juxtaposition de ses sculptures, peintures et croquis présente une sorte de contradiction. Peut-être même quelque chose de l’ordre d’un conflit. Devant ses sculptures peut-être nous trouvons nous comme devant l’homme primordial, le commencement, l’anonymat et l’universalité. Ses portraits, en revanche, sont tout autres. Derrière même les plus hachurés, les plus troubles, on ressent une sorte d’intimité mélancolique avec le modèle, bien qu’il soutienne que, même dans ses peintures, « chacun devient tout le monde ».[Vi]
Devant ses peintures, parfois encore plus que face à ses sculptures, si ce n’est pas sacrilège que de le dire, sa sensibilité émeut.

C’est que ses dessins, croquis, peintures, sculptures semblent tous se situer entre une sorte de violence et un trop grand amour. Quelque chose comme une souffrance.
En ce sens, je me range derrière Jean Genet lorsque, dans L’atelier de Giacometti, il écrira : « L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine. »

Alberto Giacometti, Caroline avec une robe rouge, vers 1964-65, huile sur toile.
Alberto Giacometti, Caroline assise en pied, vers 1964-65, huile sur toile.
Alberto Giacometti, Caroline en larmes, 1962, huile sur toile.
Crédit photo : Gabrielle Lauzon

Celui qui a toujours cherché à voir ce qu’il voyait[vii], voit sans doute quelque chose d’autre, quelque chose d’au-delà, ou plutôt d’au-dessous, de profondément enfouis, reculé dans l’âme humaine. Une sorte de grande douleur, la fragilité. C’est aussi l’impression qu’a laissé Giacometti sur Jean-Marie Drot, lorsque ce dernier lui demande :

Jean-Marie Drot :
Giacometti, on a aussi un peu l’impression que vos personnages sont très fragiles, très vulnérables. Menacés presque.
Giacometti :
Peut-être… C’est peut-être par là qu’ils seraient un petit peu ressemblants. J’ai toujours l’impression ou le sentiment de la fragilité, non ? »[viii]

.

L’homme a compris quelque chose sur l’homme, ça, c’est certain.

Malgré tout, Giacometti fait preuve d’un humour surprenant qui mériterait qu’on s’y attarde davantage. Cette dimension de son œuvre ne m’était jamais apparue aussi distinctement qu’au cours de ma visite de l’exposition à Québec. Ponctuellement, on tombe sur certaines œuvres qui font preuve d’une touche d’humour, parfois noir, toujours intelligent, qui nous tire un sourire malgré nous et malgré la noirceur de certaines œuvres. Si la satire est plus subtile à travers Le crâne, Le cube et La clairière, elle l’est ouvertement avec Objet désagréable, de 1931.

À chaque contact avec l’œuvre de cet artiste iconique du 20e siècle, l’intelligence qui se dégage de ses œuvres est sans cesse renouvelée.

Alberto Giacometti – Alberto Giacometti

Jusqu’au 13 mai 2018
Musée national des beaux-arts du Québec
179 Grande Allée Ouest, Québec (Québec)
Lundi Fermé
Mardi 10h à 17h
Mercredi 10h à 21h
Jeudi 10h à 17h
Vendredi 10h à 17h
Samedi 10h à 17h
Dimanche 10h à 17h

En bannière : Alberto Giacometti, Trois hommes qui marchent (petit plateau), 1948, bronze.
Crédit photo : Gabrielle Lauzon


[i]Marianne Jakobi (N.D.), « La recherche de l’absolu, Situation III, Jean-Paul Sartre. Fiche de lecture », Encyclopedia Universalis, [En ligne], https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-recherche-de-l-absolu-situations-iii/. Consulté le 10 mars 2018.
[ii]Giacometti : Un homme parmi les hommes (1963). Réalisateur Jean-Marie, Drot, France : INA Distribution, court-métrage, 0:52 minutes, couleur. [En ligne], https://www.dailymotion.com/video/xq9lhm. 30 minutes 57 secondes.
[iii]Giacometti : Un homme parmi les hommes (1963). Réalisateur Jean-Marie, Drot, France : INA Distribution, court-métrage, 0:52 minutes, couleur. [En ligne], https://www.dailymotion.com/video/xq9lhm. 30 minutes 40 secondes.
[iv]Jean-Paul Sartre, La recherche de l’absolu, tapuscrit exposé au Musée national des beaux-arts du Québec.
[v]La recherche de l’absolu, tapuscrit exposé au Musée national des beaux-arts du Québec.
[vi]Giacometti : Un homme parmi les hommes (1963). Réalisateur Jean-Marie, Drot, France : INA Distribution, court-métrage, 0:52 minutes, couleur. [En ligne], https://www.dailymotion.com/video/xq9lhm. 18 minutes 15 secondes.
[vii]« Comme si je ne voyais pas ce que je voulais voir. Comme si tout était tellement trouble, n’est-ce pas, qu’on n’arrive pas à déchiffrer ce qu’on veut voir, ce qu’on voit. » Giacometti : Un homme parmi les hommes (1963). Réalisateur Jean-Marie, Drot, France : INA Distribution, court-métrage, 0:52 minutes, couleur. [En ligne], https://www.dailymotion.com/video/xq9lhm. 29 minutes 37 secondes.
[viii]Giacometti : Un homme parmi les hommes (1963). Réalisateur Jean-Marie, Drot, France : INA Distribution, court-métrage, 0:52 minutes, couleur. [En ligne], https://www.dailymotion.com/video/xq9lhm. 35 minutes 34 secondes.

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